Mentor

Sylviane Dupuis: «Michaux m’a appris à dire non»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Sylviane Dupuis a choisi Henri Michaux

Qui?

Se le demander, au moment de décider à qui consacrer cette page, c’est les entendre s’échapper en bousculade de la coulisse pour faire le bond sur la scène, toutes ces voix aimées amalgamées à notre langue – et peu importe leur siècle, leur origine, elles sont toutes nos contemporaines puisque d’une manière ou d’une autre elles ont contribué à la faire, cette langue devenue nôtre – à nous donner nos mots… Toute écriture nous vient des autres, de ces milliers de voix mortes et vivantes qui nous ont précédés, comme de celles de notre temps. On n’écrit ni seul, ni à partir de rien, «on écrit dans une mémoire généralisée» (Jude Stéfan).

Mais paradoxalement, c’est à se tenir tapies dans l’ombre en silence, c’est parce qu’on les a oubliées qu’elles ont acquis ce pouvoir de surgir inopinément au beau milieu d’une phrase, ou d’un vers: cette image, cette formule, cette sonorité, mais oui, soudain on les reconnaît (ou parfois bien plus tard), tiens, c’est venu de là… mais tout à fait à notre insu.

Lire aussi:  Henri Michaux, un écrivain pour le XXIe siècle

Alors qui? Racine, qui nous a appris à faire crier la langue de désespoir dans les limites si exiguës du vers (Phèdre découvrant qu’Hippolyte en aime une autre et hurlant: «Aricie a son cœur, Aricie a sa foi!»), usant de moins de mots que tous les autres mais disposés de telle manière que le vers se retrouve tendu comme un arc à l’extrême limite de casser – ou se change en pure musique («Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur»)? Quand j’achève tel poème par: «recomposant le jour/en ruine», c’est en partie à lui que je le dois.

Ou alors Proust, qui substitue si bien l’art à la réalité des choses et des êtres qu’il m’aura fallu, refermant La Recherche, à 18 ans, à jamais transformée par son pouvoir de métamorphose, me secouer pour reprendre pied dans la vie réelle, pour revenir au quotidien, aux autres, à la banalité commune de vivre – si prodigieuse est la capacité d’envahissement de celui qui nous enferme ici dans les méandres de sa phrase, et de son narrateur qui, comme Dieu, recrée tout à son image, usant et abusant du don de démiurgie du romancier jusqu’à tout réduire à son moi? Mais je ne suis pas devenue romancière. Peut-être justement parce que, de tous les genres littéraires, c’est celui qui laisse au lecteur le moins de liberté.

Lire aussi:  Henri Michaux. Enfin dépliées, les vies multiples d'un professeur d'inquiétude

Duras? Mais elle aussi, il faut la quitter (et mieux vaut peut-être ne pas y revenir) pour survivre aux ondes de choc de cette lecture, et plus encore quand on est femme et qu’on reconnaît, dans l’emprise de ses mots sur soi, dans la fascination qu’ils exercent sur le corps et les sens, tout ce qu’il nous a fallu défaire de l’emprise sur nous des mères et de l’excès de leur amour.

Ou Beckett? – auquel je ne cesse de revenir, parce qu’il est avant tout poète, et que quoiqu’il écrive, il le reste, faisant entendre sous les mots ce qu’ils suggèrent sans le dire, et cela de façon déchirante parce que dans la condition humaine il n’entend que la douleur, celle d’être né, et c’est irrémédiable, même si poussé à un certain degré, le malheur en deviendrait presque drôle, voire utile, puisque du pire on peut toujours tenter d’extraire une forme, ou un poème partageable, quelque chose qui nous fasse avoir mal ensemble et (presque) en rire?

Une forme d’«infini»

Non: Michaux. Parce qu’il m’a appris à dire non.

Ce que Gaston Bachelard écrit dans les années 1930 à propos de la science: on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui, dans l’esprit même, fait obstacle», lui, il l’applique à la poésie: «La vraie Poésie se fait contre la Poésie, contre la Poésie de l’époque précédente» dont il s’agit, pour pouvoir continuer, de «faire disparaître l’envoûtement». La poésie comme forme d’«exorcisme» de tout ce qui nous emprisonne, comme «soudain élargissement du Monde», et liberté. Une liberté qui selon lui «mène au rien», au Vide – et cependant il continue, creuse le «lointain intérieur» puisque les lointains réels ont de moins en moins à nous apprendre, persuadé que le poème est à la fois «accès au subconscient», à notre «fou» intérieur, et à une forme d’«infini»…

Créer, c’est se remplir des autres comme une éponge et soudain refuser catégoriquement de se soumettre à ce qui a déjà été fait, déjà écrit, déjà pensé, c’est refuser de s’inscrire à la suite. Rompre.

Oui, choisir Michaux! Pour son intransigeance. Sa radicalité. Parce qu’il nous apprend que naître, même si c’est cruel, c’est s’affranchir.


Sylviane Dupuis

Sylviane Dupuis est poète, auteur de théâtre et essayiste, chargée de cours au département de français moderne de l’Université de Genève pour la littérature de Suisse romande. Traduite en huit langues, son œuvre questionne essentiellement la conscience humaine, la langue et la mémoire.


Profil

1956 Naissance à Genève.

1986 Prix C. F. Ramuz de Poésie pour «Creuser la nuit» (Ed. Albert Meynier).

1989 Séjour d’un an à l’Institut suisse de Rome, et parution de «Figures d’égarées» (Ed. Empreintes).

1996 Création à Genève de «La seconde chute, ou Godot, Acte III» (Ed. Zoé).

2004 «Les enfers ventriloques» (Ed. L’Act Mem), Prix des Journées de Lyon des Auteurs de théâtre.

2018 Réédition de «Géométrie de l’illimité» (2000) suivi de «Poème de la méthode» (2011), en Poche Poésie (Empreintes).

Dossier
Un auteur, un mentor

Publicité