Genre: Récits
Qui ? Sylvie Germain
Titre: Le Monde sans vous
Chez qui ? Albin Michel, 136 p.

Il y a cette princesse de l’Altaï, momifiée, dégagée du tumulus de terre où elle reposait depuis 2500 ans et qui gît, dépouillée de ses atours, au Musée d’archéologie de Novossibirsk; il y a Liouba, ce bébé mammouth, mort il y a 40 millions d’années, retrouvé congelé dans la péninsule de Yamal… La Sibérie est douce aux morts immémoriaux, elle leur offre, rêve-t-on avec Sylvie Germain en lisant Le Monde sans vous, un linceul de permafrost gelé, capable de les conserver à jamais. L’une des étymologies de Sibérie n’est-elle pas «sib», s’endormir, et «yr», terre?, note l’auteure. Et quoi de plus propice au sommeil éternel sinon une terre endormie?

Une invitation au rêve, au voyage analogique, d’une image à l’autre, une méditation sur la mort dont le fil rouge est la disparition de ses parents, de son père et de sa mère, voilà ce que Sylvie Germain propose dans ce livre en quatre temps, «Variations sibériennes», «Kaléidoscope ou notules en marge du père», «Il n’y a plus d’images» et «Cependant». Un livre ouvert où elle s’interroge, sans y répondre tout à fait, sur la possibilité d’offrir un tombeau de mots et de papiers aux êtres les plus chers.

Sylvie Germain a pris, il y a un an, au printemps 2010, un train d’écrivains français, invités par CulturesFrance (un équivalent de Pro Helvetia) à voyager de Moscou à Vladivostok. Pour elle, la Sibérie, cette région grande comme un continent, a été un monde d’histoires: «La terre est un énorme fablier, illustré d’images réelles, et plus encore d’images fictives et virtuelles», écrit-elle. Et toutes ces histoires la renvoient – étrangement mais obstinément – à la pensée de sa mère disparue: «Te lier à l’évocation de cette terre est littéralement «déplacé» et peut sembler absurde. Pourtant, il n’en est rien. N’est-ce pas plutôt la mort, l’incongrue par excellence?»

Terre des histoires, terre d’images et d’impressions sues ou vues, terre lyrique aussi. Sylvie Germain convoque les poètes: Ossip Mandelstam, Boris Pasternak, Jules Supervielle, Celan et bien sûr Blaise Cendrars et sa Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France. Mais ce n’est plus la petite Jehanne, mais la petite «Henriette de France», mère de Sylvie Germain, dont le souvenir murmure ici.

Entre le vide laissé par la mort, et le vide du paysage sibérien, Sylvie Germain tente de réchauffer des mots pour rétablir un contact avec la disparue. Tâche hasardeuse: «La prose aussi est un dialogue, un serrement de mains, une accolade. Et dans ses maladresses, ses manques, ses bégaiements, il peut parfois lui arriver de se faire étreinte, fugacement.»

«Kaléidoscope» est un texte qui, lui, se réchauffe véritablement à la lumière du père. Le père, même mort, réveille encore le souvenir d’images lumineuses comme les peintures de la Renaissance italienne (Piero Della Francesca) ou flamande (Joachim Patinir), lumière presque joyeuse, comme des étoiles de nuit – «mon père est fait d’un alphabet stellaire». Mais cette lumière s’est amenuisée au fil des années. Car Sylvie Germain a écrit ce texte au père il y a plus de vingt ans, en 1990. Elle le redécouvre aujourd’hui, le place dans ce livre en écho au texte à la mère. Et elle tente dans, «Il n’y a plus d’images», de retrouver l’éclat de ses méditations d’alors, mais en vain. Ce qui surgissait il y a vingt ans, et comme assourdi aujourd’hui: «Ta voix est restée en suspens, quelque part, nulle part.»

Et pourtant, dans «Cependant», Sylvie Germain se convainc qu’il y a bien en Sibérie comme dans la mémoire quelques traces qui restent à déchiffrer sur la trame du temps. On peut tendre l’oreille à ce que les morts chuchotent; être attentifs à leur absence; une absence éloquente par le vide même qu’elle crée. Ce creux appelle les mots. Que sont donc ces textes sinon une forme nouvelle de tombeau, des tumulus de mots et d’images élevés pour bercer les mots, la création d’un lieu mental où leur étreinte n’est pas tout à fait éteinte? Sylvie Germain, avec finesse, obstination, délicatesse et modestie, tisse ces linceuls méditatifs et nomades – comme sont les livres, ­ pour ses morts; pour nos morts.

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Sylvie Germain

Dans une interview donnée le 6 avril 2011

sur le blog d’Aliette Armel

«Les mots ont tout pouvoir et n’ont aucun pouvoir, et leur tout-pouvoir réside précisément dans leur non-pouvoir»