Roman

Sylvie Germain se tient du côté des bêtes

Voici un cochon chaman. Ses pouvoirs lui permettent de se glisser dans la peau d’un homme et d’explorer le monde, si singulier, des humains. C’est «A la table des hommes», où l’on vérifie une fois de plus que «l’homme n’est ni ange ni bête»

Imaginez un petit cochon. C’est la guerre. Mais il l’ignore. Comment le saurait-il, lui qui vient de naître? Il y a à peine un instant, il tétait sa mère avec ses frères. Et voici que, d’un coup, tout a brûlé, explosé. Plus de truie, plus de porcelets, plus de ferme, plus d’abri, plus de confitures – alors que justement, il y a quelques secondes, une bonne odeur flottait dans l’air. De tous ceux qui vivaient là, il ne reste que les poules, et une femme, au sein gonflé de lait, blessée, hébétée de douleur et de panique. Le petit cochon n’est pas triste pour autant. Comment le serait-il? Seuls la chaleur et le lait lui manquent. Le voici donc dans la forêt s’inventant des mères de fortune, puis dans les ruines d’un village, continuant tranquillement son chemin de petit cochon rose en compagnie d’autres animaux.

Respirer l’espace

C’est ainsi que s’ouvre A la table des hommes, étonnant roman de Sylvie Germain, dont le héros est d’abord un petit cochon. Son épopée à travers les bois, dans la guerre, est prenante, éblouissante de précision et de justesse; heureuse aussi à sa manière, même si l’orphelin doit apprendre à se défendre et qu’il n’y parvient pas toujours. Mais la grande force du porc est de savoir se réjouir d’un rien: «Le goret aime à paresser, à ruminer la jouissance d’être en vie, d’appartenir à la terre, de respirer l’espace, de faire peau avec les éléments, chair avec le monde», remarque Sylvie Germain.

Mais soudain, le roman bascule, et voici que le monde des bêtes se retrouve mêlé de plus en plus étroitement à celui des humains, pour le meilleur et surtout pour le pire. Magie du conte, intrusion comme en contrebande d’un merveilleux aussi discret qu’efficace. Comme le crapaud devient prince, le petit cochon subit une improbable métamorphose.

Un bêta

A la table des hommes est autant l’histoire d’une bête que d’un «bête», une sorte de «bêta» au sens où l’entendent la plupart des gens. Faite la bête, être bête ou pas, l’innocence des bêtes, leur cruauté inconsciente aussi, la bestialité des bêtes et des hommes qui n’est pas la même, tels sont les thèmes qu’explore Sylvie Germain dans ce roman en forme de fable, une fable qui d’ailleurs ne cesse de creuser le réel.

Sylvie Germain use depuis longtemps, depuis Le Livre des nuits (Gallimard, 1984), du fantastique pour mieux interroger le réel, pour mieux voir ce qui s’y trame. Dans A la table des hommes, le côté des bêtes, le côté mystérieux des animaux lui sert de poste d’observation pour observer le monde des humains et en souligner les travers, mais aussi les sursauts.

Extrême étrangeté

En prenant le parti des bêtes, elle se déplace et nous emmène, avec son personnage qui quitte le monde familier, tout de sensations souvent rassurantes, des animaux – où un bon repas et une bonne odeur ouvrent l’éternité – pour le pays des hommes. Comme son personnage, elle nous y égare: «Il ignore où il va; comment le saurait-il? Il ignore tout autant où il est, ce qu’il est, ce qu’il fait. Il avance dans un monde soudain frappé d’extrême étrangeté.»

Voici donc un cochon un peu chaman, capable de s’aventurer dans une autre peau, dans une autre dimension, avec, pour tout guide, un enfant qui lui prête son apparence gracile et rose. C’est donc à partir de la bête et non de l’homme, comme il est d’usage dans les contes, que le monde est vu.

Jouissance

Le petit goret de Sylvie Germain ne semble jamais seul. Il est nourri, aimé, accompagné. D’autres animaux jouent à ses côtés, s’y intéressent. Plein de sa personne, il se suffit à lui-même. L’homme en revanche, dans A la table des hommes, apparaît – c’est la seconde partie de ce roman singulier – comme menacé par la solitude, l’amertume, la peur, la perte. Il est capable, et c’est là sa chance et son savoir, de passer d’heureuses alliances qui, temporairement, lui ouvrent un chemin vers une plénitude qui semble l’apanage des bêtes. L’animal, même passé du côté des hommes, «donne l’impression d’habiter le temps comme une demeure paisible, ou plutôt de le traverser à la façon d’un animal parti en transhumance et qui parcourt de longs espaces à pas pesés et cadencés, sans se soucier de la durée du trajet ni des difficultés qu’il risque d’avoir à affronter en chemin, mais en jouissant de chaque instant. Une jouissance placide, de basse et continue intensité que des imprévus malencontreux peuvent perturber certes, parfois mettre rudement à l’épreuve, mais non anéantir.»

Pendant des siècles, des procès ont été intentés en «bonne et due forme» contre des animaux, chevaux, cochons, vaches et taureaux, chats, rats et taupes et divers rongeurs, et jusqu’à des insectes et des animalcules tels que des charançons, des sauterelles, des chenilles, des vers, des sangsues…

Pour l’écrivain qu’est Sylvie Germain, la bête c’est aussi le silence, le cri, la communication muette. Son personnage y excelle, lui qui a tissé de mystérieuses affinités avec une corneille qui ne le quitte pas. Or, si la bête est invitée «à la table des hommes», elle doit se mettre à parler. Pas simple, quand toutes les langues sont là et qu’aucune ne fait l’affaire. Ironiquement, le héros s’appellera donc, d’abord, Babel, pour, le langage trouvé, le savoir creusé, prendre le prénom d’Abel.

La corneille

Saisissant tant qu’il se meut dans le monde des bêtes, le roman erre davantage lorsqu’il s’installe chez les hommes et que l’anecdote et les histoires particulières le rattrapent. On y sent alors la formation philosophique de Sylvie Germain, qui, de son observatoire animal, interroge point par point le monde et les modes humains.

Néanmoins, la poignante nostalgie des premiers chapitres qui nous saisit alors, n’est-elle pas précisément ce que la romancière veut nous montrer? N’est-elle pas le regret, enfoui, en chacun de nous, d’avoir perdu notre part de plénitude animale? Pour nous en consoler restent les fables, les rêves, l’amour et peut-être aussi ces messages muets, ténus que les bêtes et les plantes nous adressent. Comme le fait la corneille, amie inséparable du héros de ce roman, qui «ne raconte rien, certes, mais […] fait signe à sa manière erratique, pointe du sens à tous les coins de l’horizon, multipliant les directions vers le dieu inconnu, peut-être. Un dieu qui échappe à tous les discours sur lui tenus…»

 

Sylvie Germain, A la table des hommes, Albin Michel, 264 p.


 

A l’écoute du souffle du monde, le parcours de Sylvie Germain

Sylvie Germain, née en 1954 à Châteauroux, a publié son premier roman, un fleuve de 700 pages, Le Livre des nuits, en 1984. Elle n’a cessé d’écrire depuis. Nourrie, notamment, par sa formation de philosophe auprès d’Emmanuel Levinas, dont la pensée l’influence, mais aussi par l’atmosphère des pays de l’Est, où elle a vécu. A la table des hommes, son dernier roman, semble renvoyer en écho aux guerres en ex-Yougoslavie, du Caucase ou en Ukraine, aujourd’hui, mais bien d’autres de ses textes emmènent le lecteur dans ces régions.
Dans les livres de Sylvie Germain, le fantastique se glisse presque naturellement entre les lignes, la nature est omniprésente. La romancière écoute le rythme de la vie, du monde, attentive au spirituel et à la transcendance. Elle emprunte au légendaire et au mythique.
En 1989, elle reçoit le Prix Femina pour Jours de colère, puis le Prix Jean-Giono en 1998 pour Tobie des Marais. Le Prix Goncourt des lycéens couronne Magnus, en 2005. En 2012, elle reçoit le Prix Jean-Monnet de littérature européenne et le Grand Prix de la Société des gens de lettres pour l’ensemble de son œuvre. Sylvie Germain a été élue en 2013 à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, au fauteuil de Dominique Rolin.

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