Tendus par une attente quasi amoureuse. Un craquement d'allumette et les 3000 spectateurs roussis par la chaleur, pourraient en venir aux pleurs. Les Nuits de Fourvière accueillent ce soir-là Sylvie Guillem, la diva libre de la danse, jambes compas et pieds demi-lune. Elue étoile à 19 ans par l'Opéra de Paris, le prodige file depuis vingt ans une quête, une seule: danser avec qui bon lui semble. Londres l'accueille à bras ouverts lorsqu'elle choisit de rompre avec les dorures du Palais Garnier afin de pouvoir fouler les scènes d'outre-Seine et surtout se laisser enchanter par des chorégraphes pas encore polis par la notoriété.

Reine absolue, elle se moque de sa couronne. Il y a quelques poignées de mois, elle s'est rendue en amie à un spectacle de deux garçons archi-connus à Londres pour leur émission télé sur la danse. Michael Nunn et William Trevitt présentent des chorégraphies de Russell Maliphant, formé comme eux à la discipline classique. Sylvie Guillem regarde. A la fin de la représentation, elle se glisse dans les loges, subjuguée. Travailler ensemble s'impose comme une évidence. Après Londres en hiver, Paris en avril, voici Lyon avant Bâle en septembre. Plus tard, Sylvie Guillem et ses Ballet Boyz pousseront jusqu'à Singapour et autres grosses bourgades asiatiques.

Deux carrés de lumière, un homme dans chacun. Les bras dessinent dans l'espace des graphies invisibles. Le duo, mise en bouche de la soirée, permet une révision accélérée des visées du chorégraphe. Il s'est éloigné du classique sans renier le vocabulaire matriciel qui permet, quoiqu'on dise, les envolées libertaires. Pour sa danse de terre qui fait du sol un partenaire, Russell Maliphant a pioché la force virile du côté de la capoeira brésilienne, la détente huilée chez les yogis, les prises d'appui d'un cocktail d'arts martiaux et les chocs entre les corps de la danse contact.

Voilà pour la recette de cuisine. Mais l'essentiel n'est pas là. Il réside dans une fluidité d'une élégance rare. Et dans une générosité à toute épreuve. Oui, sa danse ne se nourrit que de danse. Elle n'est que mouvement. Mais cette cérébralité ne se met jamais en scène, ne s'impose pas comme une intention lourde qui tiendrait à l'écart une bonne part du public. Elle se vit plutôt comme une invitation à plaquer sur elle tous les non-dit et toutes les histoires intimes.

Malgré tous nos efforts pour ne pas sombrer dans l'attitude de la groupie fébrile, le duo des garçons passe sans que l'on s'y accroche vraiment. On l'attend. Elle arrive. Seule en plus pour douze minutes à peine voilées par quelques gouttes de musique. Dans une semi-pénombre ciselée, le corps de Sylvie Guillem n'est que paroles. Il parle à n'en plus finir, réinvente mille vies, console mille autres. Liane dans la nuit, ferronnerie de chair souple, elle lève un bras et c'est tout un pan du monde qui bruisse avec cris d'enfants, soupirs, rires dans les cheveux.

La danseuse cisèle l'espace de plus en plus vite. Jusqu'au paranormal. On écarquille les yeux. On croit à l'effet de la chaleur conjugué à celui de la fatigue. Mais non, les bras de la danseuse ont franchit le mur du son, pas d'autre explication possible. Ils laissent leur empreinte visuelle dans la nuit au point de dessiner un cercle figé alors qu'ils ne cessent de vrombir comme une hélice.

Dernier morceau de la soirée, Broken Fall, récompensé d'un Lawrence Olivier Award en 2004. Les trois en scène s'étirent, s'attirent, se retiennent tout juste de tomber, chutent et repartent. Espoir, désespoir. Recueillement, abandon. Que dire d'autre? Rien. Ils continuent, pris par cette danse qui roule et l'on se dit que l'on voudrait les voir sous les couleurs de l'aube; les voir encore sous la pluie, en hiver, au printemps. Demain et dans dix ans. On aimerait partir et les retrouver, toujours. En mouvement.

Aux Nuits de Fourvière, quand les spectateurs sont heureux, ils lancent vers les étoiles les petits coussins blancs qui habillent les gradins. Au cœur de cette nuit de juillet, une tempête de neige a salué Sylvie Guillem et ses deux danseurs comme un baiser brûlant.

Sylvie Guillem & The Ballet Boyz, en reprise au Théâtre de Bâle les sa 17 et di 18 septembre. Loc. «http://www.baseltanzt.ch»