Elle, c’est la discrète de la scène romande. Mais elle règne en catimini sur nos soirées et aucun théâtre ne lui résiste. La décoratrice Sylvie Kleiber ruse avec les formats en renarde des surfaces, élargit les cadres, bouleverse les échelles, rend possibles les rêves des autres – quelle grâce! –, metteurs en scène, comédiens, spectateurs. Une femme de pouvoir, donc? Façon de parler.

Car la Vaudoise Sylvie Kleiber, 54 ans, se fond dans les décors qu’elle signe depuis vingt ans. Son nom est sur toutes les affiches, mais en lettres minuscules. Pourtant, la plupart des artificiers régionaux du geste et de la parole, qu’ils s’appellent Maya Bösch, Natacha Koutchoumov, Guillaume Béguin, Anne Bisang, Gilles Jobin, ont sollicité un jour sa vista. Le jury théâtre de l’Office fédéral de la culture a abondé dans leur sens: il lui remettra en novembre, à Berne, l’un de ses prix prestigieux.

Pourquoi une telle adhésion? Sylvie Kleiber n’est réductible à aucune école esthétique, c’est une qualité en cette période qui a horreur des étiquettes. Sa ligne est claire, son trait suggestif. Mieux, son goût de l’abstraction attise l’imagination davantage qu’un réalisme tonitruant. «Elle est inventive, endurante, stimulante aussi par sa façon d’éclairer les textes», témoigne la dramaturge Michèle Pralong, qui lui a demandé de concevoir la scénographie des neuf épisodes du feuilleton théâtral genevois Vous êtes ici.

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«Scénographe», donc. Sylvie Kleiber préfère ce terme à celui de «décoratrice», qui sent les toiles et les châssis d’antan. Elle reçoit dans son atelier, au cœur du quartier des Acacias, au dernier étage d’un immeuble où carburent architectes et paysagistes. «Nous sommes tout près du ciel», se réjouit-elle, en arpenteuse de crêtes qu’elle est, quand elle retrouve son compagnon, architecte, à Chambéry. «Je suis scénographe dans le sens où je dessine un espace.»

Pour l’acte 1 de Vous êtes ici, l’histoire d’un immeuble genevois détruit par une faille sismique, elle a fait construire au Théâtre de l’Orangerie une buanderie ordinaire en apparence, sacrément machinée en vérité, coiffée d’un immense étendage amovible, où baguenaudaient t-shirts, soutiens-gorges ou autres colifichets cools. L’acte 2 n’aura rien à voir, confie-t-elle. Sur l’écran de son iPhone, elle vous montre une dalle inclinée contre un mur, comme soulevée par le séisme, logée dans l’écrin du Théâtre de Poche.

La danse à New York

Mouler des formes et y couler des imaginaires. Sylvie Kleiber doit cette passion, on le jurerait, au jardin de son enfance à Préverenges. Sa mère, enseignante spécialisée, est séparée de son père, journaliste. Elle partage une grande maison avec deux autres mères célibataires. Elles élèvent ensemble leurs enfants. La petite Sylvie construit des cabanes, s’oublie dans des romans qui forgent un caractère – Boris Vian et Léon Tolstoï sont des émancipateurs de choix. Elle charpente aussi son corps en dansant. A 17 ans, elle passe son bac et rallie New York pour prendre des cours à l’école de Merce Cunningham – chorégraphe qui a révolutionné son art en dissociant la musique et le mouvement.

«J’aimais cette danse abstraite, architecturée.» Une blessure au genou bouleverse la courbe de ses élévations. Elle sera architecte et passera par l’EPFL. C’est alors que le théâtre entre dans sa vie. La metteuse en scène vaudoise Martine Paschoud dirige un atelier destiné aux étudiants. Ces derniers doivent imaginer un espace pour Pionniers à Ingolstadtde Rainer Werner Fassbinder. Sylvie rencontre de jeunes comédiens, Georges Grbic, Hélène Firla, Simone Audemars. Plus tard, elle mettra ses crayons, ses intuitions et ses équerres au service de leur compagnie, L’Organon. Pour le moment, elle est aux anges.

La nature sur scène

A cette époque, Sylvie Kleiber porte déjà L’Heure bleue, ce parfum de Guerlain qui donne toujours envie de sauter dans l’Orient-Express. Un effluve de santal dilate la pièce, on est ailleurs. Dans la conversation s’invite un pigeonnier blanc. Le merveilleux David Warrilow y loge, il dit les mots de Robert Pinget dans L’Hypothèse. Ce décor est l’œuvre de Jacques Gabel – une référence. Sylvie se rappelle avoir été fascinée par cette ingéniosité. La discrète aborde l’artiste français. Elle le secondera pendant dix ans, au Festival d’Avignon comme à la Comédie-Française ou au Théâtre de la Colline à Paris.

La panoplie qu’elle acquiert est un butin pour le futur. A son retour en Suisse, en 2002, elle enchaîne les projets – elle assiste ainsi le Genevois Jean-Claude Maret qui signe la scénographie du spectacle d’Expo.02. «J’aime proposer à un comédien un environnement, pas des bibelots.» Ne lui parlez pas d’accessoires. Seuls l’intéressent les territoires, à condition qu’ils soient des promesses.

Vous êtes ici est de ce point de vue une chance. Chaque tome aura sa texture. «Après l’effondrement initial, d’autres formes surgiront, de moins en moins convenues, de plus en plus végétales.» Elle pose sur la table un gros sac de forestier: à l’intérieur, des copeaux d’épicéa. L’un des épisodes embaumera. Sylvie Kleiber est bien à sa façon délicate une renarde des surfaces. Elle fait entrer les odeurs du terrier sur les planches. C’est aussi cela, redessiner l’espace de nos fictions.


Profil

1966 Naissance à Lausanne. Sa mère est enseignante spécialisée, son père journaliste.

1992 Architecte diplômée de l’EPFL, elle est pendant dix ans l’assistante du scénographe français Jacques Gabel, une référence.

2010 Artiste associée au Grü/Transthéâtre à Genève, dirigé par Maya Bösch et Michèle Pralong.

2020 Signe les décors des neuf épisodes de la série théâtrale «Vous êtes ici».