Cinéma 

Sylvie Testud: «Henriette a transgressé toutes les règles»

Dans «Insoumises», la comédienne française incarne une Lausannoise ayant exercé la médecine à Cuba sous les traits d’un homme. Arrivée sur l’île antillaise en 1819, Henriette Faber y est encore vue comme une icône, tant à cause de son homosexualité que de son engagement en faveur des plus pauvres

Dire que le destin d’Henriette Faber est édifiant est encore bien en deçà de la réalité. Née à Lausanne en 1791, ou peut-être en 1786 à en croire un document officiel, la jeune femme décide d’étudier la médecine à une époque où le serment d’Hippocrate est une affaire d’hommes. Mariée très jeune à un soldat qui mourra aussitôt, elle se verra enlever son enfant avant de décider de prendre une identité masculine pour s’inscrire dans une fac parisienne. Son diplôme en poche, celle qui se faisait alors appeler Henry Faber s’installe en 1819 à Cuba. Elle y devient Enrique Faber, un médecin suisse ayant à cœur de soigner les nécessiteux.

Coréalisé par la Genevoise Laura Cazador et le Cubain Fernando Perez, rencontré lors de ses études à La Havanne, Insoumises se concentre sur quelques années de la vie d’Enrique; celles qui verront son travestissement démasqué. Pour incarner cette héroïne que la Suisse a oubliée, il fallait une actrice ayant à la fois la fragilité d’Henriette et la détermination d’Enrique. Au final, c’est peu dire que Sylvie Testud apporte à ce personnage une insondable profondeur. C’est dans sa loge du Théâtre Edouard VII, où elle répète L’Heureux Stratagème, de Marivaux, qu’on joint la comédienne pour évoquer cette aventure. «Marivaux, c’est compliqué, il faut bien maîtriser le texte, confesse-t-elle d’abord. On parle souvent de Molière car ce sont des vers, mais Marivaux a une façon d’écrire qui est très particulière. Il faut beaucoup d’énergie pour le jouer, mais en même temps ne pas trop intellectualiser le texte, car ça reste du théâtre populaire. Disons que c’est un équilibre très particulier…»

Le Temps: On peut imaginer que lorsque vous avez reçu le scénario d’«Insoumises», vous n’aviez jamais entendu parler d’Henriette Faber et de son double Enrique Faber…

Sylvie Testud: En effet, je ne la connaissais absolument pas. Après avoir lu le scénario, je me suis d’ailleurs demandé s’il s’agissait d’une histoire vraie ou si c’était romancé. Et en fait, le film est même en dessous de la réalité, car on ne peut tout mettre dans un film. C’est une femme qui a vécu des choses incroyables, qui a été d’une volonté dingue dans son humanité, dans ses idéaux.

Un rôle comme celui-là ne se refuse pas?

Oui c’est vrai, d’autant plus que j’avais déjà joué des personnages historiques et politiquement forts, comme Louise Michel [Louise Michel, de Sólveig Anspach, 2008]. Mais celui-ci me paraissait bien particulier, car Enrique est quand même quelqu’un qui se travestit, qui recherchait son enfant, qui était médecin, qui s’opposait au racisme et à l’esclavage. Il y a beaucoup de choses en une seule personne, sans oublier qu’elle était en avance sur son temps.

Lorsqu’on incarne un personnage historique aussi marqué, y a-t-il une sorte de responsabilité morale, comme un devoir de ne pas trahir son combat?

Le plus important, c’est de ne pas se prendre pour elle. On ne fait que jouer. J’ai essayé d’être le plus humble possible par rapport au personnage, d’écarter ce que j’imaginais ne pas pouvoir faire partie de sa personnalité. Mais jamais je n’aurais la prétention de dire elle était comme ci ou comme ça, car j’aurais trop peur de ne pas la respecter. Il faut avoir l’humilité de voir les faits et d’essayer de les traverser avec le plus de sincérité possible, tout en faisant confiance aux gens qui se sont documentés. En tant qu’interprète, on s’en remet quand même beaucoup au travail d’interprétation, à notre manière de donner des sentiments aux dialogues et aux situations proposées. On est dans le ressenti, dans l’humain. Il faut oublier l’analyse intellectuelle qu’on a pu faire au moment de la lecture. Quand on joue, on est loin d’être héroïque; c’est le personnage qui est un héros.

Henriette aura passé une partie de sa vie à jouer un rôle, celui d’un homme. Finalement, vous jouez une femme qui joue, qui est elle-même en représentation…

Je dirais plutôt qu’elle se cache. Elle tente de passer inaperçue en faisant quelque chose d’acceptable, alors que normalement la société l’aurait rejetée. Elle se camoufle plus qu’elle ne joue, car elle est vraiment médecin. Dans sa façon d’agir, elle est elle-même. Ce n’est que son apparence et son identité, sa poitrine et sa féminité, qu’elle cache. Elle est en tenue de camouflage, comme en temps de guerre.

Forcément, et même si c’est dans l’air du temps, on aurait vite tendance à qualifier «Insoumises» de film féministe…

Oui bien sûr. A partir du moment où on regarde le paradoxe de la pensée féminine aujourd’hui, d’un monde qui est en train de s’ouvrir un peu plus fortement – du moins je l’espère, et j’y crois – aux femmes, il y a une part de féminisme. On est dans une logique où il n’y a plus «la femme» mais «des femmes», au même titre qu’il y a «des hommes». Les femmes sont différentes, elles ont des problèmes différents, et mettre cela en lumière est d’une certaine manière revendicatif. Et plus encore lorsqu’on parle d’une personne qui bouscule les conventions.

On dit qu’Henriette est devenue une icône à Cuba. Avez-vous ressenti cela?

Oui, et d’autant plus que s’il y a deux choses qui fonctionnent bien à Cuba, c’est la médecine et l’éducation. Pour le reste, notamment en ce qui concerne les loisirs, les Cubains se sont vu imposer, par une forme de dictature, un style de vie qu’on n’adorerait pas. Même si le pays a aujourd’hui tendance à se diversifier et s’est ouvert avec le frère Castro, les habitants ne comptent malgré tout quasiment que sur les relations humaines, ce qui est d’ailleurs assez beau à voir. Il leur manque plein de choses, mais en revanche ils s’entraident. Quand j’étais sur place, j’ai vu suite à une inondation des dizaines et des dizaines de personnes retaper la maison d’un voisin qui est à 500 mètres; alors que chez nous, 500 mètres c’est très éloigné… C’est un pays qui a avancé à coups de chocs, de putschs, on pense au Che ou à Castro. On pourrait aussi évoquer la baie des Cochons, mais bon, on ne va pas faire un cours d’histoire. Donc c’est clair que ce personnage d’Henriette, qui est vraiment dans l’humain, leur plaît.

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D’autant plus qu’elle a toujours défendu la vision d’une médecine égalitaire, qu’elle a défendu les droits des métis et dénoncé l’esclavagisme. «Insoumises» est aussi un film politique…

Elle ne voulait pas laisser crever les pauvres. Prendre soin des non-argentés, en marge de ce que faisait l’Eglise, ce n’était pas rien. Les médecins civils ne s’en préoccupaient pas. Et il y a aussi l’homosexualité, le travestissement, l’opposition à l’autorité, la non-fascination pour l’argent. Une femme comme elle, normalement, n’aurait pas pu vivre comme elle l’entendait, être à ce point seule mais avoir accès aux puissants des villes. Elle a transgressé à peu près toutes les règles.

Est-ce que finalement, à titre personnel, le plus grand défi fut l’apprentissage de l’espagnol?

Ah oui vraiment! Ça doit être mon karma, je n’en sais rien, mais on m’avait déjà fait apprendre l’allemand et le japonais; et maintenant l’espagnol… Juste après Stupeur et tremblements d’Alain Corneau (2003), on m’avait proposé un film en russe, mais j’avais dit non, il me fallait du temps. A part ça, l’espagnol étant une langue latine, ça a été plus simple. Mais comme ma mère est italienne, j’avais parfois tendance à mélanger les mots, par exemple «merveilleuse» – meravigliosa et maravillosa. Une coach m’a fait travailler les mots et l’accent, et sur le tournage j’étais très à l’aise. Et maintenant je baragouine un peu, je fais des fautes mais je me fais comprendre, ce qui ne m’était pas arrivé avec le japonais. Je suis très contente, car l’espagnol est une belle langue. J’ai beaucoup regretté de ne pas l’avoir apprise au lycée, mais dans une lubie d’ado j’avais choisi le chinois, que forcément j’ai complètement oublié et qui ne m’a jamais servi.


Le combat d’une humaniste

L’histoire que conte Insoumises fait partie de ces récits auxquels on reprocherait une certaine emphase s’ils n’étaient pas inspirés de faits réels. Le premier intérêt de ce biopic appliqué est donc bien sa mise en lumière du destin de la Lausannoise Henriette Faber, qui dans son pays d’origine a été totalement oubliée – exemple parlant, le Dictionnaire historique de la Suisse ne la mentionne pas. Mais au-delà de son intérêt historique, le film s’avère aussi fort habile dans sa manière d’évoquer le combat d’une humaniste préfigurant en quelque sorte Henry Dunant, tout en racontant également une histoire d’amour impossible – Henriette/Enrique tombera amoureuse d’une jeune mulâtresse. Malgré quelques facilités narratives et transitions hasardeuses, Insoumises a pour lui un beau souffle épique, et surtout une actrice principale – Sylvie Testud – s’effaçant totalement derrière son personnage pour lui rendre hommage sans verser dans la performance.


«Insoumises», de Laura Cazador et Fernando Perez (Suisse, Cuba, 2018), avec Sylvie Testud, Giselle Gonzalez, Antonio Buil, Hector Noas, Mario Guerra, 1h34.

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