Synagogues de Suisse, reflets de l’Histoire

L’architecte Ron Epstein a consacré sa thèse aux édifices religieux israélites. Celle-ci met en évidence les effets de l’histoire mouvementée des juifs en Suisse sur leur construction

Ce dimanche 6 septembre a lieu la 16e Journée européenne de la culture juive. Dans une trentaine de pays, conférences, chants yiddish et séfarades, expositions et visites guidées de bâtiments voire de quartiers invitent à découvrir une histoire, un patrimoine. Bien sûr, la plupart des synagogues de Suisse ouvrent leurs portes pour des visites commentées (lire ci-dessous). C’est l’occasion de parler d’un ouvrage, sorti avant l’été, qui présente l’ensemble de ces édifices. Version traduite et enrichie d’un livre publié en allemand en 2008 (Editions Chronos, Zurich), Les Synagogues de Suisse n’est pas un simple inventaire architectural. Il place bien plus largement la construction des lieux de culte dans une histoire, comme le dit le sous-titre, «entre émancipation, assimilation et acculturation». Ses textes sont sans doute moins palpitants qu’un roman de Charles Lewinsky ( Melnitz, paru chez Grasset en 2008, suit une famille juive en Suisse sur cinq générations), mais ils donnent une intéressante perspective aux 24 synagogues inscrites aujourd’hui dans le paysage helvétique.

Lieux de fortune

C’est un regard de l’intérieur. L’auteur, Ron Epstein-Mil, né en 1953 à Bâle, a grandi au sein d’une famille juive traditionnelle. Architecte indépendant, formé à l’EPFZ, il a consacré sa thèse à l’histoire des synagogues suisses. Cette recherche académique nourrit l’ouvrage, édité par la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI).

L’émancipation dont il est question dans le sous-titre est ce vaste mouvement qui a conduit, à travers l’Europe et le monde, à donner aux juifs la même citoyenneté et les mêmes droits que leurs compatriotes. Naissant dans l’Europe des Lumières – qui ont un pendant juif, la Haskala –, elle n’a pu trouver une forme fédérale et totale en Suisse qu’en 1874. Jusque-là, les politiques diffèrent d’un coin du pays à l’autre.

Ron Epstein ne remonte pas le cours de l’histoire jusqu’à l’époque médiévale, où une dizaine de synagogues ont existé à travers la Suisse. Les juifs étant totalement bannis par la diète à la fin du XVe siècle, ces bâtiments ont ensuite disparu. Les premières synagogues des temps modernes voient donc le jour au milieu du XVIIIe siècle dans la campagne argovienne, à Endingen et Lengnau, à mi-chemin entre la cité thermale de Baden et les foires de Zurzach. Le bailli leur y octroyant, contre taxes, ce qui fut longtemps leur unique droit d’établissement. Avant de pouvoir construire des édifices spécifiques, les communautés se réunissaient dans des lieux de fortune, comme une remise à carrioles à Lengnau. Selon Ron Epstein, malgré leur simplicité, ces deux premières synagogues sont conçues selon les formes de l’époque, avec une salle à plan centré autour de la bima, l’estrade où est lue la Torah. Une voûte en berceau coiffe l’espace orienté parallèlement à l’axe conduisant de la bima à l’Aron Ha Kodesh, qui abrite les rouleaux des textes sacrés.

L’annexion napoléonienne fut une période troublée. La Révolution française avait accordé des droits aux juifs de France dont auraient pu à leur tour profiter les Suisses. Mais ils furent au contraire les boucs émissaires de réactions anti-françaises et les villages d’Endingen et de Lengnau furent pillés.

Orgues et harmoniums

Au XIXe siècle naît la Suisse moderne et au fur et mesure de son établissement la vie des populations juives évolue. En 1866, la Constitution accorde le droit de libre établissement et des communautés se développent un peu partout. La majeure partie des synagogues sont construites à partir de cette époque et jusqu’au début du XXe siècle. Leurs architectures reflètent les débats internes à la religion, bousculées par des élans réformistes. On installe des chaires dans les nouveaux bâtiments, mais aussi des harmoniums, voire des orgues. Surtout, le plan centré fait le plus souvent place à un plan longitudinal, ou basilical.

L’ouvrage de Ron Epstein est très détaillé. Nous ne puisons ici que quelques éléments glanés au fil des pages concernant les synagogues romandes encore existantes. A Genève, où Carouge a accueilli des juifs d’Alsace dès 1780, une communauté israélite émerge après l’entrée dans la Confédération. La construction de la synagogue Beth Yaacov, en 1859, se fait grâce à la politique d’ouverture du radical James Fazy. Celui-ci met à disposition des églises des terrains dans les zones libérées par la démolition des fortifications, dont profitent aussi les anglicans, les Russes orthodoxes ou encore les francs-maçons. C’est aussi à Genève qu’a été inaugurée en 2010 la dernière synagogue en date, celle de la Communauté israélite libérale, appelée Choffar à cause de sa forme imitant celle de la corne de bélier, instrument de musique utilisé lors des fêtes rituelles.

L’actuelle synagogue de La Chaux-de-Fonds, inaugurée en 1896, est une des plus grandes de Suisse. Elle est le résultat d’un concours qui vit naître une vingtaine de projets. Sa coupole surmonte un bâtiment à plan centré, et de grandes orgues dominent l’Aron Ha Kodesh.

La synagogue de Lausanne, comme d’autres à Paris, Bordeaux ou encore Tunis, doit son existence à un mécène français, Daniel Iffla Osiris. Inaugurée en 1910, elle bénéficie d’une architecture affirmée grâce à sa position d’angle et à sa façade en surplomb, ornée de colonnes et d’une vaste rosace.

Les Synagogues de Suisse, Ron Epstein-Mil, trad. de l’allemand par Marielle Larré, Editions Alphil, 318 p.

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