Un soleil de fin d’été transperce le feuillage des tilleuls, maîtres du centre culturel du même nom. Dans la cour, le temps se cadence au clapotis d’une fontaine. Assis sur un banc, à l’ombre des arbres, le photographe franco-vénézuélien Mathieu Asselin entraîne ses mains dans son discours: «Ce projet est né d’une indignation face à l’impunité des multinationales de l’agrochimie.» Depuis 2011, il enquête sur Monsanto, ce géant de l’agro-industrie qui produit 90% des semences transgéniques mondiales (OGM). Si son investigation a déjà fait l’objet d’une première exposition en 2017, l’artiste revient à la charge avec un dernier chapitre: Le Vivant.

Questionner le futur

Quelques marches dans le ventre de la bâtisse beige, et la quiétude du jardin laisse place à un climat plus troublant. En préambule, un court métrage datant de 1957 vante une «Maison du Futur» entièrement mécanisée, et sponsorisée par Monsanto. Quelques pas plus loin, un tout autre décor: l’image d’une habitation à l’abandon, prise d’assaut par les ronces, à Anniston (Alabama). Une ville fantôme dont la contamination aux milliers de tonnes de PCB, entre 1929 et 1971, affecte toujours plus de 20 000 habitants. «J’ai cherché à questionner: quel est ce futur que proposent des firmes comme Monsanto?» raconte Mathieu Asselin.

La salle suivante nous propulse dans la guerre du Vietnam, ou du moins ce qu’il en reste, trois générations plus tard: embryons en bocaux, corps génétiquement mal formés… Des portraits glaçants qui attestent de la toxicité de l’agent orange – ce défoliant déversé pendant plus de dix ans par l’armée américaine sur les forêts du sud du Vietnam. Jusqu’en 1971, plus de 80 millions de litres de cet herbicide, produit par Monsanto, sont pulvérisés, exposant entre 2,1 et 4,8 millions de Vietnamiens et détruisant 5 millions d’hectares de forêt. «On semble oublier que les pesticides déversés dans nos champs aujourd’hui sont originaires d’armes chimiques», souligne-t-il d’un ton grave.

Sur les cimaises, diverses archives se mêlent aux clichés du photographe: publicités Monsanto des années 1950, cartes postales, duplicatas administratifs, courts métrages… «J’ai une histoire à raconter, mais parfois la photographie à elle seule ne suffit pas pour saisir l’amplitude des faits», commente Mathieu Asselin. Son travail est à mi-chemin entre l’art et le journalisme.

L’histoire se répète

A travers ses recherches et ses clichés, l’artiste dresse un tableau noir des fléaux engendrés par la mainmise du lobby de l’agrochimie: «Plus j’enquête, plus je comprends que l’histoire des pesticides est une histoire qui se répète.» Il aborde notamment la persécution des agriculteurs via le brevetage de semences génétiquement modifiées, mais aussi les milliers de procès qui acculent la multinationale. Le désherbant Roundup, dont la vente mondiale a explosé, aurait causé les cancers de milliers d’utilisateurs. Niant toute responsabilité, Bayer – groupe allemand de chimie-pharmacie qui a racheté Monsanto – a proposé, en juin dernier, de verser 10 milliards de dollars à 125 000 plaignants pour mettre fin aux litiges.

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«Une fois encore, le lobby se débarrasse financièrement du problème. Loin de tirer des leçons du passé, les grandes compagnies mondiales de l’agrochimie commercialisent toujours des pesticides de synthèse jugés nocifs pour l’homme et l’environnement», déplore Mathieu Asselin. Parmi elles, une entreprise suisse. Comme le relève une enquête de l’ONG Public Eye, 26 substances actives qualifiées d'«hautement dangereuses» sont vendues en Suisse, dont la moitié par la firme bâloise Syngenta.

Derrière la carte postale suisse

C’est au rez de la Ferme des Tilleuls que se trouve le dernier volet de l’exposition, intitulé donc Le Vivant. Une carte postale, datant des années 1970, révèle le paysage bucolique et fleuri de la Riviera vaudoise. «C’est à cette période que la Suisse commence à épandre le chlorothalonil», précise le photographe. Le chlorothalonil, un fongicide utilisé dans l’agriculture et suspecté d’être cancérigène, est interdit en Suisse depuis le début de l’année, mais ses résidus circulent toujours dans les eaux souterraines – avec des concentrations parfois dix fois supérieures aux valeurs tolérées. Selon l’OFEV, plus de la moitié des cantons suisses sont concernés. Réalisé en collaboration avec des agriculteurs, des chercheurs universitaires et la Ferme des Tilleuls, Le Vivant déconstruit l’archétype suisse de la propreté et met en lumière ces pesticides inodores et invisibles qui contaminent l’or bleu helvétique.

Pour ce faire, le photographe remonte la chaîne des contaminations. Il part à la rencontre des habitants de la commune fribourgeoise de Belmont-Broye, privés d’eau potable depuis 2019, car elle contient neuf fois plus de chlorothalonil que la limite acceptable. Il s’infiltre dans les installations de soutirage des eaux du lac de Neuchâtel, dont la concentration du pesticide équivaut au double de la valeur autorisée. «Qui va payer pour l’assainissement de ces eaux?» questionne Mathieu Asselin en s’avançant vers une photographie dévoilant la plaine du Rhône. Au pied des Alpes, on reconnaît Monthey, où siège le plus grand site de la firme phytosanitaire. «Les entreprises qui, comme Syngenta, ont fait fortune en commercialisant ces produits toxiques pour le vivant seront-elles tenues responsables?» Si 2200 tonnes de pesticides sont encore vendues chaque année en Suisse, leur portée sanitaire demeure floue: «On commence tout juste à étudier les effets de ces produits chimiques sur la santé et l’environnement. Les retombées sur le long terme sont encore imprévisibles, mais les chercheurs s’accordent sur le fait qu’il s’agit d’un enjeu de santé publique.»

Un monopole puissant

Placardées contre le mur, 28 pages d’un mode d’emploi issues de l’étiquette d’un fongicide. «En Suisse, on dénombre près de 1500 règles d’utilisation autour des pesticides, commente le photographe, mais comment exiger des agriculteurs qu’ils les appliquent correctement? D’autant plus que les inspections ont lieu des mois, voire des années après l’épandage et les contrôles spontanés sont rares (une centaine par année sur l’ensemble du pays).»

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Un flou juridique opportun pour des multinationales qui «cherchent à maintenir le public dans l’ombre, notamment à travers des campagnes de désinformation». Le dernier exemple en date remonte à fin août dernier, lorsque Syngenta censure la page web de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV). Pour cause: la firme phytosanitaire réfute l’évaluation du chlorothalonil comme étant cancérigène. «Un comportement mafieux, s’insurge le Franco-Vénézuélien. La fusion entre les géants de l’agrochimie, comme Syngenta et ChemChina, est en train de créer un monopole de plus en plus puissant.»

Si le lobby de l’agro-industrie a les coudées franches, l’enquête de Mathieu Asselin est le témoignage en images d’une résistance. Un coup de projecteur qui, non sans hasard, tombe à pic pour l’agenda politique d’automne, qui abordera les initiatives sur les pesticides de synthèse et sur les multinationales responsables.


«Monsanto®: une enquête photographique», Ferme des Tilleuls, Renens, jusqu’au 20 décembre.