C’est un livre déchirant et passionnant. Déchirant parce qu’écrit au fil de la révolution syrienne, il en chante tous les espoirs, en distingue rapidement les risques de délitement pour constater ensuite que le pire ne cesse d’advenir. Et passionnant parce que son auteur, Yassin al-Hadj Saleh, a une connaissance intime de la réalité politique de son pays, doublé d’un imparable esprit critique. Ancien membre du parti communiste syrien, ancien détenu politique (entre 1980 et 1996), il se tient à une solide distance de tous les essentialismes – national, ethnique, religieux.

L’isolationnisme culturel, dénonce-t-il, a été fabriqué par le régime assadien, de même que le revanchisme religieux de milieux traditionalistes exclus de la vie sociale et un communautarisme qui, après avoir été la seule stratégie de survie face à un régime construit sur l’accaparement et le clientélisme se transforme en méfiance meurtrière face à des voisins dont chacun finit par se dire «si nous ne les tuons pas, ce sont eux qui nous tueront».

Fuite dans l’ultra-violence

C’est encore en lien avec la férocité absolue d’un régime prêt à exterminer le dernier de ses sujets pour rester en place qu’il décrit la montée de ce qu’il appelle le «nihilisme» djihadiste. Comparable au mouvement du même nom dans l’Europe du XIXe siècle, il ne procède pas d’une absence de sens mais d’un «antagonisme total entre le sens et le monde». La fuite en avant dans l’ultraviolence est favorisée par une pensée religieuse qui, refusant tout intermédiaire entre les hommes et Dieu, finit par rejeter la possibilité même de l’histoire. Mais c’est avant tout la perte de confiance suscitée par une totale impuissance politique qui rend cette pensée si séduisante.

Maturité politique

Quant aux issues… Rien n’est possible, estime l’auteur, sans avoir défait à la fois le djihadisme et le régime assadien. De ce dernier, il faut encore démanteler une structuration politique axée sur la différence communautaire et la soi-disant protection de minorités qu’on ne cesse de dresser contre une majorité à laquelle est déniée toute maturité politique. La diversité devra être encouragée par l’égalité des droits, notamment dans l’éducation, et la politique culturelle. Et les Syriens devront apprendre à cultiver la tolérance – et l’oubli.


Yassin al-Hadj Saleh, «La question syrienne», traduction de Nadia Leïla Aïssaoui, Ziad Majed et Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 230 p.