Syrie, Palestine, Liban, Jordanie: c’est littéralement la même histoire. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, c’était en effet une entité territoriale unique, composite mais relativement homogène, qu’on appelait en arabe Bilad el-Cham, «Terre de la main gauche», et à laquelle on faisait parfois référence sous le nom de «Grande Syrie». Un siècle plus tard, la Syrie telle qu’elle existe aujourd’hui dans ses frontières est devenue aux yeux de l’Occident le creuset dans lequel les drames du Moyen-Orient s’amalgament, et d’où ils débordent vers le reste de la planète.

C’est le pays d’où vient le plus grand nombre de ces réfugiés que, par un glissement sémantique, on a pris l’habitude d’appeler improprement «migrants». C’est le pays d’où opère prioritairement l’organisation Daech/État islamique. C’est le pays à propos duquel l’hebdomadaire français L’Obs se demandait, début octobre: «La Troisième Guerre mondiale a-t-elle commencé?» Les répercussions du conflit noué autour de l’implantation d’Israël en Palestine, le prolongement de la Guerre froide entre l’Occident euroaméricain et la Russie, ainsi que l’héritage colonial français et britannique s’y mêlent aux questions irrésolues propres au monde arabe – rapports de classes figés, autocratie, conflits religieux –, formant un mélange qui apparaît comme un violent retour du refoulé.

La centaine d’années allant du démembrement de Bilad el-Cham aux tragédies actuelles constitue le cadre de la narration que déroule l’Anglais John McHugo, chercheur au Centre d’études syriennes de l’Université de St Andrews, dans Syria. A Recent History, seule monographie récente, à notre connaissance, s’intéressant à la Syrie contemporaine depuis sa naissance tourmentée. Un pays «que relativement peu de gens ont fait un sérieux effort de comprendre», note l’auteur. Au moment où l’opinion est exposée à la double tentation de rejeter l’éclairage historique («À force de vouloir expliquer le présent par le passé, on finit par y rester», s’épanchait il y a quelques jours un internaute sur un réseau social) et d’expliquer l’actualité en référence à des dynamiques considérées comme hors du temps (le «choc des civilisations»), il est sans doute indispensable, au contraire, de faire le détour par une histoire sans laquelle le présent est illisible, et le futur condamné à répéter les catastrophes passées.

Vies parallèles

Après les multiples invasions de l’Antiquité et la période où elle devient le cœur du monde arabe au VIIe siècle, la «Grande Syrie» arrive au seuil de l’époque contemporaine en tant que territoire de l’Empire ottoman, qui s’en est emparé au XVIe siècle. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, le régime des Jeunes-Turcs s’allie à l’Allemagne, seule puissance belligérante à n’afficher aucune visée sur son territoire. L’Angleterre a, elle, des intérêts stratégiques liés au canal de Suez, à la route reliant l’Égypte à l’Inde et au pétrole irakien. La France a des intérêts économiques, mais aussi politico-identitaires, en tant que protectrice des «chrétiens d’Orient». Sous le Second Empire français, rappelle John McHugo, le chant Partant pour la Syrie, évoquant à la fois Bonaparte et le souvenir idéalisé des croisades, faisait office d’hymne nationale à la place de La Marseillaise

La troisième force ayant des ambitions territoriales est le mouvement sioniste, qui «réimagine le peuple juif comme une nation moderne avec un État souverain dans la Palestine biblique» et qui bénéficie de l’appui du secrétaire d’État anglais aux Affaires étrangères, Arthur Balfour. La «déclaration de Balfour», en 1917, exclut formellement que le projet puisse se réaliser au détriment des populations natives palestiniennes, mais cette clause restera lettre morte.

Face aux appétits de ces acteurs, la «Grande Syrie» est traversée par l’aspiration à l’indépendance et à la création d’un État réalisant l’unité des peuples arabes. L’Angleterre jouera de cet espoir, affichant de s’engager en faveur de l’indépendance de ces peuples dans le but de s’adjoindre leurs services contre l’Empire ottoman. C’est la stratégie qu’incarne la figure de Lawrence d’Arabie, héros romanesque aux yeux de l’Occident, manipulateur et traître à ses engagements pour les Syriens.

Qu’en est-il des questions religieuses? La Syrie de l’époque ottomane est une mosaïque de communautés musulmanes (sunnites majoritaires, membres des courants hétérodoxes alaouite et druze), chrétiennes (orthodoxes et maronites, présents depuis l’Antiquité, mais aussi protestants) et juives, qui tendent à «vivre des vies parallèles», séparées par une distance plus dédaigneuse qu’hostile, dérapant exceptionnellement dans l’affrontement sanglant: c’est le cas en 1860, lors des massacres de Maronites par des Druzes convaincus que l’influence croissante des Européens va se traduire en suprématie chrétienne.

Le facteur qui unifie toutefois ces communautés, c’est la langue arabe, vecteur d’une identité commune au-delà des divisions. L’émir Fayçal ben Hussein, intronisé sous la domination française sous le nom de Fayçal Ier, incarne ce panarabisme interconfessionnel. Dans le récit de John McHugo, la perception d’une unité qui rend possible la coexistence au sein de cette mosaïque semble demeurer, paradoxalement, même au cœur des déchirements récents.

Mandats officiels, accords secrets

Le sort de la Syrie lors de la liquidation de l’Empire ottoman se décidera sans demander l’avis des Syriens. Lors de la conférence de San Remo, en avril 1920, le territoire est dépecé. L’actuelle Syrie et le Liban sont placés sous mandat français, la Palestine et la Jordanie sous mandat anglais (comme l’Irak), conformément aux accords secrets dits de Sykes-Picot, pris quatre ans plus tôt, et en violation des promesses faites aux Arabes. Le système des mandats, mis sur pied par la Société des Nations, concerne des territoires «habités par des peuples encore incapables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne». Il a officiellement pour but de garantir «le bien-être et le développement de ces peuples» dans la transition vers l’indépendance. Bilan malheureux, selon McHugo: la politique du mandataire français en Syrie «provoque un déclin économique», l’argent investi sert essentiellement au maintien de l’ordre, les divisions communautaires sont renforcées pour mieux régner.

Une révolte contre le mandat français éclate en 1925 à partir de la communauté druze. Elle débouche sur un scénario qui renvoie des échos troublants à l’actualité. D’un côté, des rebelles qui commettent parfois des exactions sur la population civile pour servir leur cause. De l’autre, une armée française qui, pour garder le contrôle, fait recours à ce que John McHugo n’hésite pas à appeler «terreur d’État». L’élément religieux apparaît alors, selon l’auteur, comme une rhétorique mobilisatrice au sein d’un mouvement dont la visée réelle est l’émancipation nationale, fédérant en réalité les différents courants musulmans, mais aussi une partie importante de la communauté chrétienne. Après l’écrasement de la révolte et la période dite de la «coopération honorable» entre les notables syriens et les mandataires français, il faudra attendre 1946 pour que la Syrie accède à l’indépendance.

Alliances labyrinthiques

L’histoire de la Syrie indépendante sera marquée, jusqu’à nos jours, par le parti Baas: un alliage de socialisme, de laïcité et de panarabisme qui voit le jour comme un mouvement réformateur et fédérateur avant de régresser dans l’autoritarisme d’Hafez el-Assad et de son fils Bachar. Constante tragique de l’histoire syrienne: les marges de manœuvre pour les bonnes intentions sont très étroites. À côté des rigidités internes (notamment le poids du système clientéliste qui régit traditionnellement les relations entre élites et couches populaires), le jeu des grandes puissances (les États-Unis et l’Union soviétique après la France et l’Angleterre), ainsi que la question d’Israël surdéterminent systématiquement la réalité syrienne.

Lorsque, après des vagues de contestation et de répression sanglante, le pays bascule dans la guerre civile en 2011, il le fait ainsi dans une situation qui est à plusieurs égards figée par le genre de forces qui le contraint depuis un siècle. Ce seront finalement le jeu des alliances labyrinthiques et la «politique du pire» (Bachar el-Assad délivrant des opposants djihadistes pour mieux discréditer l’opposition, les États-Unis et leurs alliés se retrouvant à soutenir des combattants islamistes comme autrefois ceux du mouvement taliban et d’Al-Qaida), instrumentalisant le religieux au service du politique, qui rendront possible l’épanouissement de l’État islamique.

John McHugo, Syria, a Recent History (Saqi Books, 2015, 304 pages) ****