Borbély n’a écrit qu’un seul livre, «La Miséricorde des cœurs», récit bouleversant de son enfance hongroise

Un village au nord de la Hongrie, à la fin des années soixante: le froid, la faim, les sorcières, la peur de l’étranger, du Juif, du Tzigane. Avec, en prime, le communisme. Le poète hongrois fait parler le petit garçon qu’il a été. Il s’est suicidé en 2014, peu après la parution du livre et son immense succès

Genre: roman
Qui ? Szilárd Borbély
Titre: La Miséricorde des cœurs
Trad. du hongrois par Agnès Járfás
Chez qui ? Christian Bourgois, 334 p.

Un village du nord-est de la Hongrie, à la fin des années 1960, autant dire le Moyen Age, un Moyen Age noir: le froid, la faim, les sorcières, la peur de l’étranger, du Juif, du Tzigane. Avec, en prime, le communisme. De ce roman, le premier et le seul, le poète Szilárd Borbély a dit que «presque tout était vrai». Il a écrit des scénarios pour Béla Tarr, l’implacable cinéaste hongrois. En 2014, à 50 ans, l’écrivain s’est suicidé, peu après la publication du livre qui lui avait valu le succès. Un enfant y raconte en mots simples la vie de tous les jours. Mais sa vision est filtrée par le regard de l’adulte qu’il est devenu. Le père est probablement le fils bâtard d’un Juif. En tout cas, au village et dans sa famille, on l’ostracise, on se moque de lui et on l’insulte à ce sujet. Des Juifs, il n’y en a plus qu’un, à part lui. Les autres se sont perdus dans la grande tourmente, et leurs maisons ont été saccagées, dans l’espoir d’y trouver les trésors fabuleux que la légende leur prêtait. Quand Mózsi est revenu, tout avait disparu: «Les articles de son magasin. Les meubles de la maison. Les livres de l’étagère. Le crochet du mur. Le linge de l’armoire. La miséricorde des cœurs.» Honte, frustration, colère: la scène de pillage nocturne et silencieux est un des passages les plus terrifiants de ce livre impitoyable.

L’enfant dit «nous»: comment ne pas penser au Grand Cahier. Mais ce petit qui aime les nombres premiers n’a ni le cynisme ni la discipline des jumeaux d’Agota Kristof. Par contre, il a la même économie de langage: sujet, verbe, complément, pas de psychologie, des faits. Et ce petit garçon est seul, sans alter ego. Face à la mère, profondément dépressive, au père vaincu, à la chipie de sœur et au Petit, le frère qui ne survivra pas. La mère vient d’une famille de koulaks, ces paysans qu’on avait incités à s’enrichir, puis qu’on a condamnés pour cela. Elle ne s’est pas remise de sa déchéance. «Je n’arrive pas à m’habituer à eux», dit-elle des gens du village: «Ils ne prennent jamais de bain, ça me répugne. Ils ne se lavent pas, leurs enfants sont sales, ils se fichent d’eux. Ils les lâchent comme Dieu lâche les mouches.» Le père est exclu du kolkhoze, condamné comme chômeur, chassé du village, vaincu. Il boit. D’ailleurs, tous les hommes boivent. Et quand ils ont bu, ils frappent – femmes, enfants, animaux – et lancent des injures obscènes et scatologiques. Tuer les bêtes les excite. La haine s’alimente des différences de religion, de langue, de drapeau, d’idéologie. Les parents rêvent d’émigration au Canada, mais bouger représente une transgression trop violente dans ce monde figé. Le regard du garçon va du monde sans issue des adultes au microcosme des plantes et des bêtes. Il y a des pages somptueuses sur les insectes, les arbres, les fruits, des moments de poésie dans le lisier quotidien. Parfois, un ange visite la salle de classe. L’ombre qu’il laisse est froide.

Dans un tout autre registre, László Krasznahorkai dresse lui aussi un portrait noir de la Hongrie. Les «nouvelles de mort» réunies dans Sous le coup de la grâce sont marquées par une étrangeté parfois comique, toujours inquiétante. Si La Miséricorde des cœurs est ancré dans un réalisme parfois teinté de surnaturel, les récits de Krasznahorkai sont situés dans un contexte indéterminé, mystérieux: pays en guerre, dictature, on ne sait pas trop, ou encore Hongrie de cauchemar dont il faut s’échapper au plus vite, – mais pour aller où? – comme dans «Le Dernier Bateau» qui ouvre le recueil, et qui montre un groupe de fuyards sur le Danube encombré de déchets. Herman le garde-chasse a passé sa vie à lutter contre l’état sauvage, dans un combat acharné de la culture contre la nature, débroussaillant, élaguant, posant des pièges. Puis, l’âge de la retraite venu, il change de stratégie et s’attaque aux humains, au prix de sa vie. On retrouve cet être maléfique dans la dernière nouvelle, sous le regard de visiteurs libertins, venus de la ville. Le vieux Csonka se vante de cacher une fortune chez lui. Une imprudence qui lui coûtera la vie, alors que son assassin, un pauvre égaré, va lui-même au-devant de son bourreau. «Lorsqu’on annonça à la radio que c’en était fini de l’unité nationale, je sus d’emblée que je n’avais pas d’autre choix que de plier bagage», constate le narrateur de «Chaleur», qui se replie avec sa «pleurnicheuse» de plus en plus profond dans la ville sans voir le danger sous ses yeux. Se cacher pour échapper à un invisible ennemi, c’est le thème récurrent de ces nouvelles dérangeantes. Qui ne fuit pas persécute. C’est la loi de tous contre tous.

Pour décrire des comportements erratiques, des êtres paranoïaques et obsessionnels, l’auteur adopte une langue sophistiquée, ampoulée, d’une précision maniaque, en décalage avec des situations absurdes, kafkaïennes. Ce talent lui a valu le Man Booker Prize en mai 2015. «László Krasznahorkai est un écrivain visionnaire d’une extraordinaire intensité et dont la tessiture capte le moment présent dans des scènes terrifiantes, étranges, épouvantablement comiques, et souvent d’une beauté bouleversante», a commenté la romancière Marina Warner, présidente du jury. Comme Borbély, Krasznahorkai a collaboré avec le cinéaste apocalyptique Béla Tarr, mais les nuances de noir de leurs univers diffèrent radicalement.

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Szilárd Borbély

«La Miséricorde des cœurs»

«J’aime les chiffres qui n’ont pas de diviseur. Ils sont comme nous dans le village. Ils n’entrent pas dans le moule»