T. S. Eliot

questionne le souvenir de 14-18

Que voulait-on commémorer avec le centenaire de la Grande Guerre? Dans «The Waste Land», le poète américain fait le portrait d’une Europe à bout de forces après le cataclysme. Il rend compte à sa manière d’une crise de civilisation

Alors que 2014 s’achève tout doucement, l’heure est déjà aux premiers bilans. Il y en aura certainement de toutes sortes, mais une chose est sûre: cette année a eu la particularité de vouloir en tirer un sur le passé. Que commémorait-on exactement avec le centenaire de la Première Guerre mondiale? La question n’a cessé d’affleurer au gré des manifestations et des débats qui ont scandé les derniers mois. Une histoire collective – mais de qui? Des mémoires individuelles, ou plutôt familiales? Pourquoi vouloir donner un sens à la souffrance d’hier, qui correspondrait aux valeurs ou aux préoccupations d’aujourd’hui? C’est le principe de toute célébration anniversaire d’un événement historique, rétorquera-t-on. Mais en quoi celui-ci s’y prête-t-il? Autant de questions qui ne se posent pas dans le cas du second conflit mondial, tellement la réponse va ici de soi.

La tentative de fonder, ou de raviver, une mémoire collective de la Première Guerre mondiale vient sans doute un peu tard, alors que les derniers témoins des combats viennent de disparaître (l’ultime, une femme, est décédé en 2012), emportant avec eux la continuité générationnelle, le fil existentiel nécessaire à ce genre d’entreprise. On pourrait, faute de mieux, se tourner vers l’écrit: lettres, archives, témoignages divers, tous gardent une trace du vécu convoité, et ce n’est pas un hasard s’ils ont constitué l’un des points forts des commémorations. La littérature sur l’époque est une autre alternative. Mais elle risquerait tout aussi bien de se révéler un leurre, puisqu’il faudrait un lien intime pour l’interroger réellement.

Parmi les innombrables manières de commémorer la période 14-18, il y a pourtant celle qu’indique T. S. Eliot dans The Waste Land (1922), l’un des plus célèbres poèmes du XXe siècle. On a tendance à l’oublier: La Terre vaine, c’est d’abord l’Europe à bout de forces après les années de guerre. Eliot rend compte à sa manière d’une crise de civilisation, culturelle et spirituelle, qui prend les traits de la modernité et que l’apocalypse militaire a précipitée, faisant s’écrouler le monde ancien.

Elle se manifeste sous la forme d’une fragmentation généralisée dans The Waste Land: des voix, des lieux, des époques, des styles, du sens lui-même. Et également des textes, puisque le poème tient à la fois de la mosaïque et du palimpseste: il est semé de phrases et d’allusions qui empruntent à maints auteurs connus ou inconnus, mélangeant ainsi les langues et les époques, toutes les traditions qui ont progressivement édifié la culture européenne (à plus forte raison aux yeux d’un Américain en quête de ré-enracinement).

Eliot fait aussi écho aux tentations d’exotisme d’une civilisation anxieuse de sortir d’elle-même au contact des cultures d’Orient, comme pour mesurer son degré d’entropie. C’est donc un autre champ de bataille que révèle The Waste Land, ou plutôt champ de ruines. Celles d’un monde qui sombre dans l’oubli en devenant illisible.

Mais l’œuvre est animée en même temps d’un espoir de rédemption, soutenu par un fil invisible qui la relie aux mythes régénérateurs (dont celui du roi Pêcheur de Parsifal est ici l’archétype): une question – la nôtre – sur l’origine de sa souffrance mettra-t-elle fin à la malédiction née d’un moment de trouble et de chaos, enfoui sous des kilos d’histoire, et qui ne s’est pas refermée? En cela au moins, 14-18 est bien une période fondatrice. Elle inaugure un temps fragmenté, un éternel présent aussi désolé qu’un terrain vague, où nous sommes encore. Mais à quoi bon le rappeler? Il se commémore chaque jour sauf un, à la manière des non-anniversaires du Chapelier fou d’Alice aux pays des merveilles.

,

T. S. Eliot

«La Terre vaine» Trad. Pierre Leyris, Editions du Seuil, 1976

La foule s’écoulait sur le Pont de Londres: tant de gens… Qui eût dit que la mort eût défait tant de gens? […] Là j’aperçus quelqu’un et le hélai: «Stetson! «Toi qui fus avec moi dans la flotte à Mylae! «Ce cadavre que tu plantas l’année dernière dans ton jardin. «A-t-il déjà levé? a-t-il pas fleurir cette année? «Ou si la gelée blanche a dérangé sa couche? «Oh! écarte le Chien, car cet ami de l’homme «Fouillerait de ses griffes et le déterrerait!«Hypocrite lecteur!… mon semblable!… mon frère!…»