EXPOSITION

Les tableaux d’un collectionneur controversé à l’Hermitage

Le 7 avril, l’institution présentera des œuvres de la collection d’Emil Bührle, un industriel ayant fait fortune en vendant des armes à la Wehrmacht. Personnalité controversée, il a également acquis des toiles spoliées durant la Seconde Guerre mondiale avant de les restituer à la fin du conflit

La notice du Dictionnaire historique de la Suisse (Gilles Attinger, éditeur) sur Emil Georg Bührle est aussi brève qu’instructive. On y apprend que le citoyen allemand né en 1890 accède à la citoyenneté helvétique en 1937, qu’il s’est mis à collectionner dès les années 1930 et que «la vente d’armes à la Wehrmacht et aux armées des alliés du Reich de juin 1940 à septembre 1944 fait monter sa fortune de 140 000 francs à 127 millions». Ce sont 54 œuvres de la collection de cette personnalité pour le moins controversée que la Fondation de l’Hermitage s’apprête à présenter au public dès le 7 avril. Une autre sélection de cet ensemble, un des plus importants de tableaux impressionnistes et postimpressionnistes signés notamment Cézanne, Monet, Manet, Degas ou encore Van Gogh, sera ensuite montrée au Japon avant de rejoindre, d’ici à 2020, la nouvelle extension du Kunsthaus de Zurich.


«Dans le doute, s’abstenir»

Le collectionneur débute en 1930 ses acquisitions d’art. Ses affaires en tant que producteur d’armes sont florissantes et il achète dans les années 1940 une centaine d’œuvres, «dont 13 se révéleront être des pièces volées à leurs propriétaires juifs par les Allemands en France sous l’Occupation», explique Lukas Gloor, directeur et conservateur de la Fondation Collection E. G. Bührle à Zurich. Après la guerre, le Tribunal fédéral le condamne à restituer ces tableaux avant de l’innocenter et de l’indemniser, la justice d’alors reconnaissant «qu’il avait agi de bonne foi», rappelle le responsable. Deux de ces œuvres – La Liseuse de Jean-Baptiste Camille Corot et Eté à Bougival d’Alfred Sisley – ont réintégré la collection par la suite et figurent à l’accrochage de l’Hermitage.

L’excuse de la «bonne foi» de Bührle ne convainc pas Hans Ulrich Jost, historien et professeur honoraire de l’Université de Lausanne: «Dans ces années-là, les gens savaient bien pourquoi de tels tableaux se retrouvaient sur le marché! Dans le doute, la morale aurait voulu qu’il s’abstienne de les acheter!» L’intellectuel a participé à un ouvrage collectif intitulé Schwarzbuch Bührle, Raubkunst für das Kunsthaus Zurich? (Le livre noir de Bührle, de l’art spolié pour le Kunsthaus de Zurich?), dans lequel il retrace la vie du collectionneur. «Sa période de gloire fut la Seconde Guerre mondiale lorsqu’il est devenu le plus important fournisseur d’armes du IIIe reich! Il était du reste lui-même un proche du régime de Hitler. A la fin des conflits, il a aidé des nazis à s’enfuir!»

La position de Hans Ulrich Jost et des historiens s’étant intéressés à Bührle est simple: il faut montrer les œuvres, dont la valeur pour l’histoire de l’art est incontestable, mais il est nécessaire d’expliquer au public qui était l’homme derrière le collectionneur, d’où venait l’argent qui lui a permis d’acheter les toiles et de rappeler aussi leur provenance. «Il ne faut pas minimiser certains aspects de la personnalité du collectionneur. Parce qu’au fond il ne s’agit pas uniquement d’Emil Bührle, mais d’une partie de l’histoire de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale et de la manière dont nous nous sommes comportés face au national-socialisme. Notre gouvernement a soutenu Bührle: en le laissant livrer des armes aux Allemands, ceux-ci nous foutaient la paix!» Pour l’historien, il est primordial de ne dissocier l’histoire, ce qui selon lui serait une façon de la réécrire. «Si on n’explique pas au public qui était cet homme, dans cinquante ans, on se souviendra de lui comme d’un mécène glorieux, d’un humaniste!»

«L’art suit l’argent»

Lukas Gloor, de la Fondation Collection E. G. Bührle, se défend de vouloir cacher quoi que ce soit au public. «Toutes nos archives sont en cours de numérisation et seront ensuite accessibles à quiconque. Simultanément à l’ouverture de l’exposition à l’Hermitage, nous publions la liste complète des 633 achats d’œuvres effectués par Bührle, avec les prix d’acquisition des tableaux, les dates des restitutions et les sommes payées pour racheter par la suite certaines des pièces spoliées aux ayants droit.» L’institution lausannoise réserve également une salle entière à la présentation de documents d’archives permettant au public de mieux comprendre la provenance des œuvres de la collection et la vie de l’homme qui les a rassemblées. L’audioguide de l’exposition revient également sur le contexte d’acquisition des toiles.

«Tout le monde ne fait pas fortune en vendant des médicaments qui sauvent des vies, continue Lukas Gloor. Monsieur Bührle est devenu riche en faisant des affaires sur le marché complexe de l’armement.» Pour le directeur, cette collection n’existerait pas sans un homme de la trempe d’Emil Georg Bührle. «Le fait que le public puisse admirer les œuvres qu’il a rassemblées est un tout petit bénéfice à retirer de toutes les horreurs de la guerre. L’art suit l’argent et l’argent est malheureusement rarement innocent.»

«ll ne faut pas punir les œuvres»

Hormis l’homme et ses parts d’ombre qui renvoient à celles de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, les pièces de la collection sont inestimables non seulement au regard de l’histoire de l’art mais aussi pour l’Histoire puisqu’elles ont été les témoins des horreurs de la guerre. «Il ne faut pas punir les œuvres en raison de leur passé, explique Sylvie Wuhrmann, la directrice de la Fondation de l’Hermitage. Un musée n’est pas un tribunal mais un lieu de mémoire. C’est par conséquent le lieu idéal pour évoquer ces questions.» L’institution ne veut rien cacher de l’histoire de la collection. «Notre rôle en tant qu’institution est aussi didactique: il s’agit de sensibiliser le public à la notion d’art spolié, de le rendre attentif au parcours parfois complexe de certains de ces chefs-d’œuvre.»

Sylvie Wuhrmann ajoute que cette collection touche clairement à un point sensible de l’histoire de la Suisse et de sa prétendue neutralité dans les années 1940. «Ce sera la mission du Kunsthaus de Zurich, qui accueillera en 2020 les œuvres de la collection Bührle, que d’accompagner cette entrée dans leur fonds par une réflexion sur la manière de présenter les faits et le contexte historiques de la constitution de cet ensemble, sans angéliser la réalité ni non plus diaboliser ce qui ne doit pas forcément l’être.»

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