On ne parle pas de politique. C’est le mot d’ordre, parfois tacite, le plus souvent exprimé dans un murmure, de ce Village du monde moyen-oriental. Mardi, Omar Souleyman voilait ses doutes derrière d’éternelles lunettes opaques. Il bougeait si peu, dans les travées de Paléo, qu’il donnait l’impression d’un aveugle emmuré au pays des bruits. Il esquivait l’inévitable. Parler d’un pays, le sien, dont l’actualité regorge et dont la tragédie ne cesse de déborder de ses propres frontières. Omar Souleyman, à force d’animer des mariages, de chanter parfois le nom de présidents syriens, a appris son discours. Celui de la musique indemne du monde qui l’entoure.

Tawfik Mirkhan, 28 ans, est d’une autre génération. Syrien, lui aussi, mais qui pratique dans le même geste une musique d’un classicisme imperturbable et les pistes de danse du monde arabe où il vit sa jeunesse de prodige. Il y a huit mois, il a choisi Doha, au Qatar. Il était si doué sur son instrument – le qanun aux mille cordes sympathiques – que l’Emirat l’a transféré comme on s’adjuge les jambes d’un footballeur. Tawfik enseigne au chaud pendant que son pays parvient à un point d’ébullition sans précédent. Il a été surpris, dans l’avion qui le menait en Suisse, d’apercevoir sur toutes les unes de tous les journaux des images des siens qui sombraient.

Tawfik joue une musique vieille de plusieurs siècles. Avec son groupe Broukar, il articule des modes que les palais de Bagdad, ceux du Caire ou même de Casablanca façonnent en leur conférant un accent particulier. Il a intégré dans son orchestre un danseur derviche, dont la robe anthracite tournoie dans le vent. Il valse dans le sens de la terre. Pointe une main au ciel, l’autre vers le sol, pour relier Dieu à ses créatures. Comme si la mystique soufie, cet ermitage de la conscience, ramenait aux véritables enjeux. Ceux que les contingences n’affectent pas.

Alors, quand on rencontre Tawfik avant son concert, on se dit déjà que l’époque où plonge son savoir ne le porte pas, lui non plus, vers le commentaire des combats en cours. Il cherche ses mots. «On ne parle pas de politique.» Le contraire aurait surpris. «Et pourtant, les artistes devraient être le reflet de leur époque. Quand nous jouons de la musique traditionnelle, que nous puisons dans un héritage si profond, nous sommes tristes que les seules images diffusées aujourd’hui de la Syrie soient celles d’une guerre. La Syrie n’est pas qu’une photographie de cadavre dans les actualités.»

Ce n’est pas une analyse géopolitique, certes. Mais la musique sert aussi à cela. Mettre de la distance là où il n’y a que de l’urgence.

Broukar. Jeudi 19 juillet, 17h45. Village du monde, Paléo.