Polémique

Les tags de la colère 
à la Comédie de Genève

A l’affiche jusqu’à samedi passé, «Perdre son sac» de Pascal Rambert véhiculerait-il une vision stéréotypée de la jeunesse? C’est ce qu’affirme un groupe de jeunes restés anonymes via des graffitis

«Fuck le théâtre bourgeois». La réplique frappe comme une gifle. Sur les quatre vitrines de la Comédie de Genève, de gros caractères rouges tapent dans l’œil. On pouvait lire, encore lundi en fin d’après-midi, outre la première inscription: «Ce texte est erroné»; «Nous ne tomberons pas dans l’extrême»; «La jeunesse a de l’espoir». 

De tels slogans tagués sur les vitrines d’une grande maison théâtrale à Genève et en Suisse romande, on a rarement vu. De mémoire de journaliste, c’est même inédit. Qu’est-ce qui a suscité cette colère raisonnée et ciblée? Perdre son sac, texte de l’auteur français Pascal Rambert, mis en scène par Denis Maillefer, codirecteur de la Comédie.Seule en scène, Lola Giouse, sortie il y a quatre ans de la Haute Ecole des arts de la scène à Lausanne, y incarne une étudiante «bac + 5» comme elle dit, qui tombe amoureuse de Sandrine, employée dans une onglerie où elle subit le machisme de son patron.

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Porte-parole cagoulé 
face au public

L’actrice y joue une femme lessivée par un amour impossible: elle se heurte à la barrière des classes qui est aussi chez Pascal Rambert, dramaturge qui dit écrire pour les acteurs, celle de la langue. Perdre son sac est l’histoire d’une fracture, envisagée du côté d’une intellectuelle nantie – son père fait des affaires à Abu Dhabi.

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Est-ce le choix de donner la parole à une héroïne socialement privilégiée que contestent les auteurs de cette dénonciation? Ou le nihilisme qui sous-tend le monologue qui, en aucun cas selon eux, ne traduirait l’état d’esprit de la génération des 18-25 ans? On peut émettre cette hypothèse, sur la base des déclarations qui recouvrent les affiches de la saison et celle du spectacle, dont le visage de Lola Giouse.

Mais qui sont ces critiques soucieux de ne pas porter atteinte à la façade du bâtiment – rien à voir, de ce point de vue, avec les éclaboussures qui avaient maculé le Grand Théâtre en 2015? Le public de la Comédie a pu se faire une idée de leur identité jeudi soir, à l’occasion d’un «bord de scène», rencontre avec les artistes, après la représentation, qui était programmée avant les événements. Denis Maillefer les a invités, via les réseaux sociaux, à s’exprimer. Leur porte-parole, masqué (pour ne pas se griller auprès de futurs employeurs), s’est présenté comme membre d’un groupe d’acteurs en formation dans une école d’art scénique de la région. 

Il a lu une lettre où il a exposé sa position et celle de ses camarades. «Il a déclaré qu’ils avaient débattu du sens du texte et conclu qu’on ne pouvait ainsi parler de la situation de la jeunesse, raconte Denis Maillefer. Ils ont estimé que ni Pascal Rambert ni moi-même n’étions légitimes pour cela, vu notre âge.»L’autre soir, les échanges entre l’assistance et les artistes étaient plus politiques que d’habitude, note encore le metteur en scène. «On ne va pas se plaindre qu’un spectacle suscite le débat, puisque c’est précisément ce que nous voulons provoquer. En revanche, nous ne pouvons pas cautionner des actes de déprédation.» Les tagueurs, eux, ont affirmé ne pas vouloir accaparer la discussion, avant de s’éclipser. 

«Le théâtre bourgeois» au pilori

Comment entendre alors cette accusation de «théâtre bourgeois»? Au début des années 1970, l’expression désigne d’une part un art qui conforte l’ordre dominant, qui divertit d’autre part un spectateur au portefeuille bien garni. Les scènes institutionnelles, dont la Comédie à Genève, relevaient de cette catégorie honnie par les artistes d’une scène off remuante.

Changement de physionomie dès les années 1980, à Genève comme ailleurs: des artistes peu suspects d’adhérer au conservatisme d’une certaine élite prennent les commandes des institutions. C’est le cas de Benno Besson à la Comédie. «Le théâtre bourgeois» est identifié désormais au théâtre privé – les fameuses scènes de boulevard parisiennes, qui ont leurs vedettes.  

Perdre son sac, tout discutable qu’il soit dans sa vision peut-être arrêtée de la société, ne relève a priori pas d’une idéologie bourgeoise, mais plutôt d’un romantisme que ses détracteurs pourraient qualifier d’arrière-garde. 

La direction de la Comédie ne portera pas plainte. Les services de la ville effaceront ces tags au tracé si soigné que beaucoup de passants ont cru qu’ils relevaient d’une stratégie de com maligne. C’est ce qu’on appellera le paradoxe d’une société de spectacle: les tagueurs ont fini par servir, malgré eux, un spectacle qu’ils réprouvaient. 

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