Tahar Ben Jelloun, quand il s’imagine impuissant

Incontinence, impuissance, dépression. Le prolifique écrivain franco-marocain raconte un cancer de la prostate. Pas le sien, celui d’un ami

Genre: Roman
Qui ? Tahar Ben Jelloun
Titre: L’Ablation
Chez qui ? Gallimard, 129 p.

Il y a cette scène, en société. Le narrateur est entouré de jolies femmes et de jeunes gens dynamiques. Il sent alors sa couche débordant d’urine et le liquide chaud couler le long de sa jambe. Il n’ose plus bouger, submergé par la honte, baignant dans l’odeur âcre de sa pisse. Et cette autre scène, quand le narrateur est amoureux et voudrait tellement bander. La honte est là aussi, de sentir une main aimante dans son slip, s’affairer en vain sur un organe mort. Toutes les pilules restent sans effet. L’ultime recours aux injections dans la verge, «introduire la seringue qui doit être inclinée à quarante-cinq degrés», est un moment de lecture éprouvant, qui n’offre finalement au narrateur qu’un orgasme sec et le laisse dans le désarroi.

Dans son dernier roman, paru en janvier, Tahar Ben Jelloun – prolifique écrivain franco-marocain et Prix Goncourt 1987 – détaille, dans une langue lumineuse, à la fois précise, médicale et poétique, les effets d’une ablation de la prostate. Puisant à la source du vécu, s’appuyant sur la relecture professionnelle d’un grand nom de l’urologie, son livre donne corps au mâle diminué, souffrant, lui donne la parole, aussi. Et l’expose comme en défi, là où, jusqu’à présent, il n’y avait qu’un silence.

Samedi Culturel: Dans ce livre, quelle est la part de votre propre expérience?

Tahar Ben Jelloun: Tous les romans portent une part autobiographique. Le point de départ de celui-ci, c’est un problème personnel, qui m’a fait pénétrer un univers hospitalier dans lequel j’ai très vite senti l’envie de placer un roman. J’ai aussi, à cette occasion, rencontré un grand urologue, qui est devenu mon ami. Il m’a dit: tu dois écrire sur le cancer de la prostate. Personne n’en parle, alors qu’il touche 70% des hommes à partir de la soixantaine. Sa prévention peut passer par l’ablation. Or cette opération provoque l’incontinence et, dans 80% des cas, une impuissance sexuelle, momentanée ou définitive. Sur ces questions intimes, les hommes font un blocage, ils sont incapables d’en parler.

Vous dites, en introduction du livre, vous exprimer à la place d’un ami. A-t-il vraiment existé?

Bien sûr, sauf que, quand je l’ai posé comme personnage, je lui ai donné une vie qu’il n’avait pas. Il n’est pas prof de maths, il n’est pas veuf… Vous savez, dans un roman, tout se mélange, et il y a des choses que j’avais envie de dire. Il y a une dizaine d’années, j’ai perdu une amie très chère. Elle venait de subir une ablation du sein et avait fait mettre une prothèse. Un matin, elle arrive chez moi et soulève son t-shirt en me disant que cet été elle serait topless sur la plage. C’était en juin, elle est morte en octobre. Un roman, ça se fabrique comme ça, avec des petits morceaux ramassés ici et là. Et puis, j’ai une imagination diabolique. Elle me devance toujours. Je passe mon temps à courir pour la rattraper.

Vous souhaitez que ce livre fasse parler d’un sujet tabou. Pour cela, la forme romanesque est-elle aussi puissante que le témoignage personnel?

Je pense que le roman est plus fort. La fiction appelle naturellement l’empathie ou le rejet, on est toujours dans une relation forte avec le personnage. Face à un témoignage, un lecteur peut toujours se dire: ça ne me concerne pas, c’est seulement l’affaire de ce type-là.

Reste que vous avez été touché par ce cancer…

Oui, mais mon problème s’est révélé beaucoup moins grave que celui de mon personnage. Je n’ai pas fait d’ablation. Mon cancer était tout petit et tout banal. Mon urologue m’a dit: c’est un cas non dramatique, mais si tu veux être tranquille à 100%, alors il faut faire une ablation. Sinon, on peut faire une curiethérapie. Et c’est ce que j’ai choisi.

Mais, comme vous le dites dans le livre, la curiethérapie fait courir plus de risques, parce qu’en cas de récidive le cancer est alors fatal. Vous décrivez ce choix comme celui des «joueurs»…

Honnêtement, mon cas n’était pas à risque. J’étais très loin d’une situation critique, comme celle de François Mitterrand, par exemple, qui aurait dû opter pour une ablation, mais qui a refusé de le faire parce qu’il voulait continuer à faire l’amour. De toute façon, l’important, ce n’est pas ce qui m’est arrivé. Le plus intéressant, c’est de parler d’un drame qui est très répandu. Et c’est aussi un livre pour les femmes. Vous avez appris des choses sur les hommes. n’est-ce pas?

Oui, mais c’était vraiment terrible à lire. Vous dites que le livre porte un message d’espoir, mais je ne l’ai pas perçu du tout…

Alors, c’est que j’ai raté mon livre… (rires). Je me suis mis dans la peau de cet homme qui ne peut plus avoir d’érection. La part autobiographique, c’est que mon regard à moi, sur les femmes, n’a pas changé. Quand on a passé toute sa vie à porter un regard d’amour et de tendresse sur les femmes, on ne s’imagine pas le supprimer parce qu’on a une difficulté physique.

Pensez-vous qu’une vie sans libido est possible?

Je sais qu’une vie sans sexualité est possible. Mais une vie amoureuse sans sexualité? L’autre jour, j’interrogeais une amie, justement: est-ce que tu imagines vivre avec un homme qui ne peut pas avoir de relations sexuelles avec toi? Elle me répond: s’il y a de l’amour, je ne le quitterais pas. Mais l’amour est-il vraiment possible sans sexualité? Je vous retourne la question.

La difficulté, dans le cas d’une ablation de la prostate, ce n’est pas seulement de vivre avec un homme qui n’a plus d’érection. On vit du même coup avec la maladie, et la perspective de la mort. C’est cela, aussi, qui fragilise les couples lorsque le cancer survient.

Avec le livre, je reçois beaucoup de témoignages. D’un côté, des femmes, qui me disent: après l’ablation de la prostate, mon mari m’a quittée sans donner d’explication. Ou alors: mon mari m’a d’abord quittée, puis il est revenu, j’essaie aujourd’hui de guérir sa libido – je ne sais d’ailleurs pas comment elle s’y prend. De l’autre côté, des hommes me disent leur colère et leur détresse, parce qu’aucune femme ne veut plus d’eux du moment qu’ils ne peuvent plus avoir d’érection. Je ne sais pas comment répondre à ces gens.

Vous dites par ailleurs que cette impuissance est d’autant plus difficile à vivre que la société invite sans cesse à jouir…

Il y a aujourd’hui un exhibitionnisme permanent de la puissance. La jouissance est devenue une véritable obsession et, je dirais, en particulier chez les femmes. La presse féminine, mais elle n’est pas la seule, entretient une espèce de course à celui qui va baiser le plus et le mieux. Notre société a sexualisé les relations humaines. On ne parle que de performance et de corps parfait. Comme si les gens que l’on croisait dans la rue s’envoyaient tous en l’air de façon extraordinaire. Je n’ai pas fait d’enquête, mais je suis persuadé qu’il y a une grande médiocrité de la vie sexuelle en général. Mais par ailleurs, on ne parle jamais d’amour. On l’a mis entre parenthèses. Alors qu’il est la principale ressource pour palier la défaillance sexuelle.

Tahar Ben Jelloun sera au Salon du livre le 30 avril dès 11h30 au Pavillon des cultures arabes puis le 1er mai à 15h à L’Apostrophe.

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