Architecture

A Taïwan, une oasis de verdure suisse

L’architecte lausannois Philippe Rahm a conçu le poumon vert de la ville de Taichung à Taïwan. Le parc de 67 hectares, inauguré le 5 août prochain, redéfinit l’aménagement urbain au temps du réchauffement climatique. Avec un credo: «La forme suit le climat»

Entre autres méfaits, le changement climatique engendre davantage de chaleur, d’humidité, de pollution. Taïwan incarne à sa manière cette nouvelle donne atmosphérique. Le petit Etat insulaire, situé à 180 km des côtes chinoises, est naturellement chaud et humide. Il le sera encore davantage à l’avenir: il est de plus en plus pollué, en particulier dans ses grands centres urbains. La deuxième ville du pays, Taichung (2,7 millions d’habitants), réagit en créant un nouveau type d’espace vert. Un parc public qui anticipe ce que seront les oasis de verdure dans les mégacités de demain, lorsque le changement climatique donnera toute sa funeste mesure.

Un Lausannois pose les bases du parc urbain de l’anthropocène, cette nouvelle ère où les activités humaines chamboulent l’écosystème terrestre. Philippe Rahm, 50 ans, est reconnu pour sa pratique de l’architecture météorologique. Son langage s’éloigne d’une approche purement fonctionnelle pour créer des espaces climatiques. Plus que d’imaginer des formes, il s’agit pour lui de créer des températures, des aérations, des lumières. C’est un art de la bonne atmosphère et du confort physiologique, en réponse aux périls croissants qui nous guettent.

Pavillons sensoriels

Formé à l’EPFL, établi à Paris depuis une décennie, Philippe Rahm est désormais écouté dans le monde entier. Il a été professeur invité dans les Universités Harvard, Columbia, de Princeton. L’architecte organise des expositions où il met en scène les propriétés physiques des matériaux dont il tire parti. Il y est question d’albédo, d’émissivité, d’effusivité, de gradients de lumière, bref de phénomènes qui encouragent la fraîcheur en été, la chaleur en hiver, l’éclairage propice, sans dépenses énergétiques inutiles. Ce savoir-faire s’inscrit dans une tradition millénaire oubliée au cours du XXe siècle, mais perfectionnée au XXIe avec des logiciels de simulation de l’écoulement des fluides et du rayonnement solaire

Grâce à ce parti pris climatique, Philippe Rahm a gagné en 2011 le concours de l’aménagement du Jade Eco Park, également appelé Central Park, à Taichung. Le site de 67 hectares forme une bande de deux kilomètres de longueur, selon un axe nord-sud qui trahit l’ancienne fonction du lieu: un aéroport. Il sera le poumon vert d’un futur quartier de 256 hectares, composé d’habitations durables et d’entreprises technologiques.

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L’architecte suisse s’est associé à la paysagiste française Catherine Mosbach et à l’architecte taïwanais Ricky Liu pour mener à bien le projet, au coût de 90 millions de dollars. Les études ont duré de 2011 à 2014, année du début de l’aménagement du parc. Celui-ci sera inauguré le 5 août, après avoir eu sa copie retouchée par des changements politiques sur place. Avec notamment comme conséquence l’obligation de ne recourir qu’à des essences insulaires pour l’arborisation (il y aura 10 000 arbres à terme dans le parc) et la construction de douze pavillons consacrés aux sens.

Grand brumisateur

Philippe Rahm et son équipe ont commencé par modéliser le climat du parc pour repérer la direction des vents, les zones de plus grande fraîcheur, les endroits les moins pollués. Le principe d’action a été de renforcer ces paramètres climatiques. C’est-à-dire de rendre encore plus frais, secs et propres les lieux les moins exposés à la chaleur, à l’humidité et à la pollution. Tel est l’esprit de la méthode Philippe Rahm: amplifier les principes naturels existants plutôt que de les combattre.

Le Jade Eco Park est divisé en trois types de microclimats. Leurs noms sont explicites: Coolium, Dryium et Clearium. Des chemins les relient, au gré des déclivités du terrain, des bassins d’eau, des espaces plus ou moins végétalisés. Le plus frais se prête à la balade paisible. Le plus sec, qui passe par quelques collines, est propice au sport. Le moins pollué, tout plat, s’adresse aux enfants et aux personnes âgées.

L’accentuation des microclimats du parc a recours à différents dispositifs. A commencer par les différentes essences d’arbres, choisies pour leurs capacités à donner de l’ombre et de la fraîcheur, à absorber l’humidité ou la pollution. Des installations artificielles renforcent ces propriétés naturelles, comme un grand brumisateur, une soufflerie d’air frais, une sorte d’«ombrière» qui ne laisse passer qu’un faible rayonnement solaire, équivalent à la lumière lunaire. Le choix des sols est à l’avenant, à chaque fois retenus pour leur capacité à absorber la chaleur ou l’humidité, à évaporer l’eau, en d’autres termes à mieux servir la physiologie humaine.

L’énergie nécessaire au fonctionnement des dispositifs artificiels est renouvelable: elle provient de panneaux photovoltaïques et d’installations géothermiques. Les infrastructures, services et lieux climatisés sont alimentés par l’électricité produite par 10 000 m² de panneaux solaires. Au nord du parc, une immense canopée haute de sept mètres, supportant 7000 m² de cellules photovoltaïques, abrite un centre de maintenance, des parkings, des espaces de loisirs, de la végétation. Dans la nomenclature «rahmienne», la canopée artificielle est appelée «extérieur atténué».

Comme un 21 novembre

Le travail de Philippe Rahm a une autre caractéristique: il questionne la notion de limite architecturale, par exemple entre l’extérieur et l’intérieur d’un bâtiment. Qu’il considère la température, la ventilation, l’humidité ou la lumière, Philippe Rahm procède toujours par gradients, variations, modulations, atténuations et augmentations. Les microclimats du parc n’ont pas de séparations franches: ils se recoupent à plusieurs endroits. La vingtaine de bâtiments, des toilettes aux cafés en passant par un élégant belvédère en bois, a des entrées constamment différées. Le visiteur y accède par strates spatiales successives, du plus chaud ou plus humide au plus frais ou au plus sec. Cette architecture-là est sensorielle. Elle est écoresponsable au meilleur sens du terme: elle éveille la conscience du climat, suggérant ses équilibres complexes, sa fragilité aussi.

Ressentir. Le centre du parc est ponctué par le Climatorium, un grand musée et centre d’information sur le réchauffement climatique. Lui aussi multiplie les seuils et zones de transitions pour parvenir à trois grandes salles sensorielles. L’une reproduit en temps réel le climat frais d’un village situé à 2190 mètres d’altitude sur les flancs de la montagne Jade, au centre de l’île. L’autre simule le cours de la journée qui est statistiquement la moins humide et chaude de l’année à Taïwan: le 21 novembre. La dernière salle est totalement dépolluée: elle redonne l’atmosphère qui prévalait à Taïwan avant le début de la révolution industrielle, au XIXe siècle.

Le Jade Eco Park fonctionne ainsi en réalité augmentée. Non celle paramétrée par des algorithmes, le virtuel se superposant au réel, mais par l’amplification de ce qui est déjà donné. Fidèle à son credo «la forme suit le climat», Philippe Rahm repense l’architecture et l’aménagement urbain au temps du réchauffement climatique. Il développe des techniques, naturelles et artificielles, mais aussi un style et une esthétique. A Taïwan aussi bien qu’au bord de la Seine à Paris, où l’architecte a été choisi pour réaménager l’Agora de la Maison de la radio. Une nouvelle fois tout en dégradés de températures, de lumières, d’atmosphères et, compte tenu de la nature des lieux, de sons.

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