Qu’ils s’appellent Yuja Wang, Alice Sara Ott ou Jan Lisiecki, les pianistes sont lancés toujours plus jeunes sur le circuit international. Il en va de même pour les chefs d’orchestre, comme le Vénézuélien Gustavo Dudamel ou le Canadien Yannick Nézet-Séguin. Christophe Huss, critique musical au Devoir à Montréal, dénonce – comme beaucoup d’autres dans la profession – le lancement d’artistes qui n’ont pas le temps de mûrir avant de mener une carrière planétaire. Mais c’est surtout les méthodes des maisons de disques qui ont changé.

«Dans le temps, les artistes étaient engagés sur leur valeur ou sur ce qu’ils avaient prouvé, alors qu’aujourd’hui, ils sont engagés sur leur potentiel – potentiel d’attraction physique, potentiel d’attraction de masse.» Une stratégie radicalement différente. «Sur cette base-là, les maisons de disques vont juger l’attraction réelle que les artistes ont engendrée, et en fonction de ça, on va les garder ou les jeter. Ça veut dire que les artistes sont devenus des produits. Un artiste peut signer trois CD puis être jeté comme un Kleenex s’il ne donne pas satisfaction.»

Christoph Huss cite le cas de plusieurs artistes brûlés – ou passés à l’arrière-plan – à l’âge de 22 ans, parce qu’ils n’avaient pas les armes pour tenir. «J’ai vu il y a deux ans la violoniste anglaise Chloë Hanslip en concert à Montréal. J’ai eu l’impression d’une artiste profondément fatiguée et lassée à l’âge de 22-23 ans. Et qui pourrait me citer un disque du violoniste Ilya Gringolts que Deutsche Grammophon a signé au début des années 2000?»

Appuis canadiens

Dans le cas de Jan Lisiecki, Christoph Huss estime que le pianiste canadien bénéficie d’appuis au Canada. «Il a été poussé par la communauté israélite. Les frères Brott, dont l’un est chef d’orchestre, l’ont beaucoup fait jouer ici. Il a gagné le Concours de l’OSM à Montréal. Il a surfé sur l’année Chopin en 2010 à Varsovie, ce qui lui a valu d’être très remarqué. Les premières fois où je l’ai entendu dans Chopin, il se passait quelque chose: c’était exceptionnel en rapport qualité/âge. Mais il m’a paru assez appliqué et neutre quand je l’ai entendu dans un Concerto de Mozart.»

Si Christophe Huss dénonce le danger de signer un artiste trop jeune sur un label discographique, Ute Fesquet chez Deutsche Grammophon se veut rassurante. «Si nous signons un artiste, c’est pour plusieurs projets. Ces jeunes artistes veulent être pris au sérieux. Jan Lisiecki est très conscient de ce qu’il veut faire. Il a posé les bonnes questions jusqu’ici, et c’est pourquoi nous l’avons signé.»