L'Afghan Islamic Press (AIP), une agence privée basée à Peshawar au Pakistan et proche de la mouvance des talibans au pouvoir en Afghanistan, a lancé lundi la nouvelle suivante: Mollah Omar, le chef des talibans, lui aurait fait part de sa volonté de détruire les statues bouddhiques d'Afghanistan. Selon les termes du mollah, «garder ces statues serait contraire à l'islam, alors que les détruire est une injonction de l'islam.» Le chef religieux aurait argumenté sa décision en expliquant que «certains croient en ces statues et leur offrent des prières» et que son «régime ne permettait pas ces croyances. Si les gens disent qu'il ne s'agit pas de croyance, alors nous ne faisons que casser des pierres.»

L'Afghanistan possède le plus riche patrimoine de statues bouddhiques au monde. Les bouddhas de Bamiyan, dont les deux plus grands mesurent 38 et 55 mètres et datent du Ve siècle après J.-C., constituent le plus remarquable témoignage du passé bouddhique afghan. Le pays, converti tardivement et difficilement à l'islam, a été un centre bouddhique très important. Les deux bouddhas de Bamiyan étaient entourés d'une dizaine de monastères où vivaient mille moines. Le pays tout entier est en soi un rêve d'archéologue: situé aux confins de l'Iran, de l'Inde et de la Chine, l'Afghanistan a toujours été le lieu de croisement de routes commerciales, artistiques et militaires. Les trésors archéologiques du pays ont été explorés dès les années 20, sous l'impulsion du roi Ammanullah, par des délégations françaises. Les Américains et les Soviétiques les ont vite rejoints. Le Musée de Kaboul a recueilli ces découvertes et s'est vite retrouvé à la tête d'une collection impressionnante: 700 objets d'art de Begram (verrerie gréco-romaine et ivoires indiens), des centaines de bronzes et de statues gréco-bouddhiques, 35 000 pièces d'or et d'argent de Kunduz ou de Mir Zakah, 20 000 objets d'or scythes, etc.

L'invasion soviétique et la guerre qui s'ensuivit mirent fin à trente ans de fouilles prodigieuses et sonnèrent le début du saccage qui perdure aujourd'hui et fait le bonheur des trafiquants d'objets d'art. L'Unesco, l'agence des Nations unies en charge de la culture et de l'éducation, a immédiatement réagi aux propos de Mollah Omar en lançant un appel à toutes les personnes concernées, au premier chef desquelles les Afghans eux-mêmes, «pour arrêter la destruction de cet héritage culturel.»

Au vu de l'opacité qui règne autour des instances dirigeantes afghanes, il est difficile de juger du sérieux de l'annonce faite par l'AIP. Depuis l'arrivée des talibans sur la scène politique afghane en 1994, les bouddhas de Bamiyan ont servi de symbole à abattre ou à préserver selon les aléas politiques intérieurs ou extérieurs. Jusqu'à présent, Mollah Omar s'était plutôt illustré en empêchant, tant que faire se peut, la destruction des deux effigies. A la fin de 1998, une bombe avait endommagé ce qui restait du visage de l'une d'elles: le soldat responsable du dommage avait été arrêté sur ordre du mollah et des gardes installés tout autour du site. En 1999, le chef religieux avait également publié un décret en neuf points qui stipulait l'importance de cet héritage culturel pour l'Afghanistan et l'humanité. «Le gouvernement taliban affirme que les statues de Bamiyan ne doivent pas être endommagées mais au contraire protégées», énonçait le texte en son point 6. «Je ne comprends pas pourquoi Mollah Omar prendrait maintenant une décision qui va à l'encontre de ses décrets antérieurs», s'étonne ainsi Madeleine Viviani, secrétaire générale adjointe de la Commission nationale suisse pour l'Unesco, qui suit de près le nouveau Musée de l'Afghanistan en exil, situé à Bubendorf, et qui recueille, avec l'aval des talibans, les trésors afghans qui peuvent encore être sauvés. Pourquoi ce revirement aujourd'hui alors que les talibans tentent toujours d'être reconnus par la communauté internationale? Coup de bluff des plus extrémistes parmi les extrémistes? On ose l'espérer.