Livres

«Tamangur», quand les mots et les âmes virevoltent

«Tamangur», roman sur l’enfance et le deuil, révèle le talent de Leta Semadeni

Le début d’un roman est comme une porte que le lecteur doit pousser. L’ouverture de Tamangur, Prix suisse de littérature 2016, premier roman de la poétesse Leta Semadeni, est écrit à hauteur d’une petite fille qui rentre de l’école en grimpant une ruelle tandis que les cloches sonnent midi. De cet instant infime, l’autrice grisonne fait un toboggan sensoriel à destination du lecteur qui glisse, sans résistance, dans la tête de cette enfant, dans la ruelle, dans le tapage des cloches.

Il y a aussi le goût âcre du goudron chaud qu’elle ramasse par terre et qu’elle met en bouche; l’histoire lue par son maître d’école avec un couple enlacé sur une barque qui glisse sous la lune. Il faudrait aussi parler de la chèvre «couleur rouille» qui trottine derrière l’enfant, toujours à la recherche de quelque chose et qui fera plusieurs apparitions par la suite.

Pays des morts

Faut-il préciser qu’à ce stade, soit à peine quelques paragraphes, le lecteur a poussé la porte du roman et l’a refermée derrière lui? On retrouve la petite fille à table avec sa grand-mère et, entre les cuillerées de soupe, le mot «Tamangur» surgit: avec l’évidence du regard de l’enfant, on comprend qu’il s’agit du pays des morts où le grand-père est parti. Et la grand-mère, dont on va découvrir toute l’étendue de la forte personnalité au fil des pages, d’expliquer que l’âme du défunt revient toujours «là où elle habitait avant».

En un seul mouvement, rapide, virevoltant comme le trot de la chèvre, Leta Semadeni a déposé les thèmes d’un livre qui ne quittera pas ce rythme de conte ni le décor d’un village «profondément encaissé dans les montagnes» avec un fleuve tonitruant en contrebas: le deuil, l’enfance, la mort, l’empreinte des drames sur les vies, les mille et une ruses à déployer pour dire oui au vivant.

Amoureux invisible

Car la grand-mère dont on ne connaîtra pas le nom, magnifique personnage, est une rusée, une poétesse, une sage qui parle aux âmes et ouvre sa porte aux êtres «bizarres» du village comme Elsa et son amoureux invisible, Elvis. Le roman défile en petites vignettes, comme une suite de scènes ou d’évocations. De ces pointillés toujours débordants de sève, où rationnel et magie, rêve et réel s’épousent, se détachent petit à petit les réminiscences du drame qui a frappé la famille et où la petite fille a tenu, malgré elle, un rôle. Tamangur ou l’art de vivre avec la mort.


Roman

Leta Semadeni
«Tamangur»
Trad. de l’allemand par Barbara Fontaine
Slatkine, 182 p.

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