Scènes

Tamara Bacci, les danses de sa vie

A l’ADC, à Genève, l’artiste récemment primée livre un solo qui parle des rôles qui l’ont marquée et de ses blessures. Intense

Tamara Bacci est grande. Par la taille, déjà, élancée et musclée. Par le talent, aussi. Comme Marthe Krummenacher, la native de Genève vient de décrocher le Prix suisse «Danseuse exceptionnelle». Mais si, ces jours à l’ADC, Tamara Bacci est grande, c’est parce que dans sa première création, Sull’ultimo movimento, elle semble en connexion avec une autre dimension. Le cosmos, les esprits, les fantômes… Tout ce qui nous dépasse et fait que la vie va bien au-delà de sa part établie. Attention, la danseuse n’est pas pour autant perchée. En animal préhistorique ou en sémaphore virtuose, celle qui revisite les différents rôles de sa carrière est puissamment ancrée dans le plancher. On est transporté.

Impact universel

L’artiste n’avance pas seule. Pour ce retour intuitif sur ses traces chorégraphiques – que reste-t-il en elle de ses interprétations de Giselle, du Sacre du printemps, des opus millimétrés de Gilles Jobin et de Cindy Van Acker, des explorations de Pascal Rambert, etc.? –, la quadragénaire s’est entourée de professionnels capables de donner à cette introspection un impact universel.

Perrine Valli a affiné la matière chorégraphique. «Je n’ai rien inventé, explique cette dernière. Tamara a improvisé d’après ses souvenirs et j’ai sélectionné avec elle les mouvements les plus captivants.» A la mise en scène, Fabrice Gorgerat a travaillé «sur le sens et le montage, la présence de texte ou non». Au son, Eric Linder a tissé une toile qui alterne ambiances sourdes, déflagrations et granulations – quand la note semble se dévorer elle-même. Enfin, à la lumière et aux vidéos, le très inspiré Arié van Egmond propose des tableaux colorés et des vibrations visuelles qui contribuent à la magie de la proposition.

Innocence et tragédie

Car, et c’est important face à la vague des spectacles documentaires minimaux, Tamara Bacci ne livre pas un inventaire parlé (et plat) de ses exploits. C’est par le corps et l’émotion qu’elle se remémore ces gestes qu’elle a tellement répétés. Avant de les prolonger de sa propre vision. Ces grands pas de dinosaure, par exemple. Ils sont tirés du Sacre de Béjart, bien sûr, mais évoquent aussi les enjambées, comiques parfois, que chacun doit faire pour dépasser les obstacles dressés sur sa traversée. La fine broderie classique, ensuite, durant laquelle Tamara Bacci fredonne le thème de Giselle. Cet extrait du ballet raconte la fragilité et l’application de tous les débutants. Et puis, sur une lumière rose, les bras en corbeille tirent le dos à droite, à gauche, et évoquent aussi les appétits de l’enfance. Mais, dans la bande-son, l’inquiétude monte et on devine l’avènement d’un drame, comme une explosion.

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De fait, Tamara Bacci a vécu une tragédie dans sa vie. De cet épisode, on ne sait rien – le texte, prononcé à mi-parcours, reste obscur –, mais on constate qu’il transforme le plateau en un espace brûlant, menaçant. D’où le passage à la Rothko: la scène prend feu sur ses quatre côtés et, cheveux défaits, tête en bas, la danseuse compose un masque grimaçant avec son dos et ses bras. Peu après, le visage toujours recouvert de sa crinière, la belle fait la bête. Une bête traquée qui s’affole sur une projection défilant au sol.

Le salut par le mouvement

La danse peut aider à se relever. C’est ce que clame le passage du sémaphore inspiré d’Obvie, création de Cindy Van Acker. Contrairement à la séquence originale qu’elle accomplissait couchée, Tamara Bacci est debout pour découper l’air de ses bras tendus, obliques, repliés selon un schéma staccato et fascinant. La fumée envahit le plateau, les basses grondent, mais la danseuse tient bon dans la tempête et aide les bateaux à entrer dans le port. Ou les fantômes à quitter les corps.


«Sull’ultimo movimento», jusqu’au 8 octobre, ADC-Salle des Eaux-Vives, Genève.

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