Tambour, caisse claire, grosse caisse, cymbale: dans l’imaginaire collectif, ces instruments découpent le temps – ils créent un rythme, qui lui-même peut être compris comme un récit, comme le support d’une mélodie, voire comme un code (le ternaire de la tarentelle napolitaine, le binaire de la techno, etc.). Mais ces peaux tendues et ces plaques de métal peuvent aussi être envisagées de la manière suivante: quand on les actionne, elles remplissent un espace. Les percussions vibrent, elles ont un grain, un timbre – donnez un coup d’archet sur une cymbale, et vous vous en rendrez compte.

Capital vibratoire

Ce vendredi et ce samedi à Genève, un festival se donnera pour objectif de faire (re-)découvrir cette richesse ondulatoire. Il s’appelle Heimspiel, et ce nom indique qu’il s’accorde une contrainte supplémentaire: il s’agira de réaliser ce capital vibratoire en recourant majoritairement à des instruments d’ici – le tambour bâlois, le talerschwingen (cette étrangeté appenzelloise qui consiste à faire résonner une jatte en faïence en faisant tourner une pièce de 5 francs le long de son pourtour intérieur) ou encore le hackbrett. Le tout par le biais d’œuvres spécialement pensées pour eux par des pointures du calibre d’Antoine Chessex, Joke Lanz, Fritz Hauser, Mio Chareteau ou David Bird.

A la tête de ce projet, on trouve Alexandre Babel, percussionniste dont le talent n’a d’égal que l’ouverture esthétique – l’homme est autant à l’aise dans la musique contemporaine que dans le jazz ou le punk machiniste, au sein du trio Sudden Infant (avec Joke Lanz et le bassiste Christian Weber). Il est également directeur artistique d’Eklekto, ensemble genevois de percussion contemporaine. On le rencontre dans les locaux du collectif (dans un sous-sol labyrinthique de l’école du Mail), et on comprend tout de suite mieux le moteur qui pousse à la tenue de Heimspiel: ces quelques pièces aveugles sont une cornucopie pour tapeurs aventureux – des cohortes de cloches habillent les murs, des tambours s’empilent jusqu’au plafond, des maracas attendent de faire du tintamarre sagement rangées dans leur caisse. L’instrumentarium comptabilise plus de 1000 pièces.

Terroir et terreau

Il y a ici un terroir d’objets manufacturés un peu partout sur la planète, mais il y a surtout un «terreau» (c’est le terme qu’utilise Alexandre Babel) qu’il s’agit de faire connaître et de faire fructifier. Comme l’indique le mot d’ordre du festival, «Heimspiel propose de revenir aux racines. Les racines de la percussion d’une part, avec des instruments intemporels tels que la grosse caisse, la caisse claire, les cymbales. Et d’autre part les racines de la percussion suisse, avec des compositeurs qui mettent au goût du jour des instruments folkloriques.» On notera d’ailleurs que la deuxième soirée de concerts à l’Alhambra (le samedi 20) sera précédée d’une présentation publique des instruments et de leurs potentialités.

Faire connaître et fructifier, c’est bien. Mais Heimspiel propose également de réinterpréter le fond des instruments à percussion – et c’est bel et bien là un autre de ses intérêts majeurs, sinon le plus important en termes de surprise. On a pu en avoir un avant-goût sur un coup de chance, puisqu’il nous a été donné l’occasion d’assister, en compagnie du compositeur, au filage d’Echo/cide, pièce pour cinq hackbretts conçue par Antoine Chessex. Dans le local de répétition d’Eklekto se trouvent donc ces instruments à cordes frappées – deux appenzellois, deux bavarois et un impressionnant hongrois à la tessiture beaucoup plus grave. L’œuvre de Chessex est une longue et prenante montée en puissance, qui débute par un pianissimo si imperceptible qu’on doute de son existence. Puis, petit à petit, le martelage se fait plus intense, des motifs répétitifs commencent à planer au-dessus de la structure sonore, qui vous submerge dans une grêle harmonique faite de centaines de petits points métalliques pulsants. Parfaite illustration de l’usage totalement renouvelé d’un instrument ancien, et des potentialités qui sont offertes par Heimspiel.

Heimspiel, les 19 et 20 octobre, à l’Alhambra (rue de la Rôtisserie 10, Genève)