Récit

Ta-Nehisi Coates mène le «grand combat» des Noirs américains, avec des mots

D’une jeunesse à West Baltimore où tout pouvait à tout moment déraper, l’écrivain tire un récit flamboyant, violemment critique, mais jamais manichéen

Ta-Nehisi Coates, c’est l’histoire d’une rédemption chauffée au fer rouge de la révolte. Celle d’un gamin né au pire endroit dans les quartiers les plus durs de Baltimore, en 1975, avec le crack et la violence pour seuls horizons. Grâce à un père exemplaire – et à quelques coups de pouce du destin –, ce gamin-là allait s’en sortir en échappant à «l’étoile chourave» qui avait été déposée dans son berceau. Aujourd’hui, à 42 ans, Ta-Nehisi Coates est le fer de lance d’une nouvelle garde d’intellectuels afro-américains plus radicaux que leurs prédécesseurs, plus proches de James Baldwin ou de Malcolm X que de Martin Luther King.

Racisme

Leur bréviaire, c’est Une Colère noire – traduit l’an dernier aux éditions Autrement –, un brûlot épistolaire où, à l’attention de son jeune fils, Coates décrit une Amérique gangrenée par le racisme et la discrimination, après être passée du «rêve» au «pillage» malgré les promesses du multiculturalisme – une illusion, aux yeux de Coates, qui ne croit pas à l’avènement d’une ère post-raciale. «Tu sais à présent, lance-t-il à son fils, que les services de police de ton pays ont été dotés du pouvoir de détruire ton corps. Les auteurs de cette destruction auront rarement des comptes à rendre. Pour la plupart, ils percevront leur retraite.»

Ange gardien

Avant de publier ce pamphlet au vitriol – National Book Award 2015 –, Coates avait signé en 2008 un récit autobiographique poignant, ce Grand Combat où il retrace les deux premières décennies de sa vie en racontant comment il a ramé à contre-courant pour ne pas sombrer, comme tant d’autres enfants perdus du West Baltimore des années 1980. Une jungle où l’on ne cesse de «casser du négro», où les caïds font la loi, où s’affrontent gangs et bandes rivales gorgées de drogue. Et, surtout, où le crack fait les pires ravages.

«Il était partout et, même si je n’avais jamais vu le calumet d’un camé, sa fumée noircissait tout et transformait notre ville en Gomorrhe du Maryland», se souvient Coates avant d’évoquer la figure si attachante de celui qui, parfois à coups de taloches, l’a empêché de mal tourner: son père, Paul Coates, un ange gardien auquel il rend un formidable hommage.

Conscient

Vétéran du Vietnam, ce père à la fois fantasque et autoritaire, flanqué de quatre femmes et de sept enfants, avait d’abord milité dans les rangs des Black Panthers, «rejoignant une jeunesse exaspérée par la non-violence intransigeante de ses aînés». Mais en 1972, déçu par ce mouvement dont les dernières heures furent pitoyables, il l’avait abandonné pour se tourner vers la littérature: une ascèse spirituelle dont le jeune Ta-Nehisi allait profiter, souvent malgré lui.

C’est ce père toujours fauché qui lui fit découvrir Richard Wright – «une bombe» –, James Baldwin et tant d’autres réfractaires afro dont il éditait les textes dans un atelier d’imprimerie de fortune installé au sous-sol de leur maison. «Il voyait plus loin que la plupart des gens, écrit Coates. Chez lui, être Conscient était une obsession. Il n’était pas porté sur le bavardage, regardait très peu la télé, car, une fois que l’on était Conscient, la moindre publicité, la moindre émission devait être décortiquée afin de révéler son rôle dans le sinistre complot américain.»

Carnage

Mais malgré ce père acharné à le «guider à bon port», Coates aurait pu «partir en vrille» à chaque instant. «Je sentais la chute, elle était partout. Le déferlement d’armes à feu bouleversait l’ordre naturel. Des gamins qui avaient l’âge de regarder Les aventures de Teddy Ruxpin tenaient entre leurs mains le pouvoir d’effacer la vie», se souvient Coates, qui encaisse les coups dans une ville «au bord du carnage», où «la civilisation s’effondre», en ces années-là – «des rues dévastées, des regards morts partout, des gosses qui tombaient par centaines, tués par balles ou à coups de briques.»

Rap

Voilà l’effroyable tableau de l’Amérique que dresse Le Grand Combat, un livre coup de poing, jamais manichéen, où Coates – aujourd’hui journaliste au mensuel The Atlantic – règle ses comptes avec son pays en dénonçant aussi bien le racisme des Blancs que les dérives de sa propre communauté.

Au fil des années, on le verra se tourner vers les livres et vers l’écriture, «emprisonné entre les lignes bleues» afin de prendre le parti des mots – et pas celui des armes. Mais il y aura aussi une autre étoile salvatrice, pendant l’adolescence: la musique, le rap et le hip-hop – «il m’a sauvé la vie» – qui lui permettront d’incarner sa rébellion sur une autre fréquence. Et d’apprivoiser les filles, à une époque où, dit-il, «nous étions tous handicapés des sentiments». Ses confessions se terminent lorsqu’il rencontre sa «demoiselle en détresse», avant de rejoindre l’université. Avec une certitude, celle d’avoir «survécu à son ancien quartier, sans avoir cédé à ses sirènes».

Dans la tradition des récits de formation, Le grand combat est un vibrant réquisitoire contre l’humiliation mais aussi un message d’espérance, le témoignage essentiel d’un paria qui s’est escrimé à conjurer la fatalité pour «devenir un homme, à tâtons dans l’obscurité».


Ta-Nehisi Coates, «Le Grand Combat», trad. de l’américain par Karine Lalechère, Éditions Autrement, 270 p.

Publicité