Critique: «Madrugada», de Noemi Lapzeson

Tango du diable à Carouge

Le tango selon Noemi Lapzeson relève du brigandage. Samedi et dimanche, il ne faudra pas hésiter: se glisser aux Halles de la Fonderie, à Carouge; se laisser détrousser par le bandonéon de Daniel Perrin; s’accrocher aux ombres de la danseuse Marcela San Pedro et de l’acteur Roberto Molo; ne pas perdre un coup de talon de leur Madrugada, cette ivresse qui vire gueule de bois. Ces deux sont secs et orgueilleux. Leurs prières sont cassantes, leurs accolades périlleuses.

Madrugada est une chandelle dans une chambre de noces dévastée. Il y a treize ans, Noemi Lapzeson et Armand Deladoëy créaient la pièce à Genève. Ils avaient l’ardeur de l’automne, la tendresse de ceux qui en ont beaucoup vu. Roberto Molo, lui, joue l’écorchure, celle qui exige la caresse, qui l’arracherait au besoin. Il entre dans l’histoire en mauvais garçon prédateur. Devant lui, un édifice recouvert d’un drap. Il l’enlève: des chaises empilées attendent d’être déployées. Sur l’une d’elles, une demoiselle de dos, Marcela San Pedro. Chez la chorégraphe Noemi Lapzeson, épaules et omoplates sont une promesse. Une lettre ouverte.

Mais le fiancé rudoie sa proie: elle bascule à l’horizontale sur le placet. Puis ils tricotent un tango comme à Buenos Aires. Sur un écran soudain, deux amants anciens s’évaporent à petits pas – un film où s’accordent Armand Deladoëy et Noemi Lapzeson. Cette fiction est une césure, avant l’épilogue. Marcela San Pedro claudique en dulcinée endeuillée, parade encore pourtant; son sanglot est le vôtre.

En apothéose est projeté Trace, film inspiré d’un spectacle de Noemi Lapzeson en 1994. La danseuse Romina Pedroli éprouve l’ondée: une pluie de sable dans la savane. Cela dure dix-sept minutes et c’est une vie qui se joue. Une pièce forte est un vêtement. On l’emporte et on s’y enrobe. Trace raconte cela: comment une œuvre vivante devient une seconde peau.

Madrugada, Halles de la Fonderie, Carouge, sa 24 et di 25 à 21h; Rés.: www.printemps-carougeois.ch