Jiro Taniguchi, les avis concordent, est la meilleure passerelle pour le lecteur de bande dessinée occidental, adolescent ou adulte, pour s'initier au manga. Dans Un Ciel radieux (Casterman, 308 p.), il reprend le procédé de Quartier lointain d'introduire un élément fantastique, irrationnel, dans une trame totalement réaliste et quotidienne: à la suite d'un accident de la route, un homme meurt, et son esprit se retrouve dans le corps de l'autre accidenté, quand ce dernier sort du coma. La suite est douloureuse et radieuse à la fois, et Taniguchi aborde les rapports familiaux, l'amour, les non-dits, le rapport à la mort de façon poignante et sensible. «Au point de départ de cette histoire, commente l'auteur, il y a l'idée que chaque être humain, au cours de sa vie, peut découvrir les quelques choses essentielles qui comptent réellement pour lui.» A signaler aussi Le Sauveteur(Sakka/Casterman, 334 p.), qui sort ces jours.

Naoki Urasawa, avec Monster (Kana/Dargaud, 18 vol., 3200 p. env.), entraîne ses lecteurs dans un suspense diabolique, ponctué de révélations de plus en plus tortueuses et d'intrigues imbriquées: Kenzo Tenma est un brillant chirurgien japonais en Allemagne, qui compromet sa carrière pour opérer en priorité un enfant plutôt que le maire de la ville. Mal lui en prend, c'est un monstre, des meurtres inexplicables se multiplient autour de lui, et remontent à d'abominables expériences de l'ancien régime est-allemand. Avec 20th Century Boys (Panini, 21 vol. parus, 4100 p. env.), Urasawa exprime aussi sa hantise du totalitarisme, dans une narration haletante, éclatée entre plusieurs époques, entre les jeux innocents d'un groupe de garçons et la prise de pouvoir d'une secte inquiétante.

Kaiji Kawaguchi, dans Spirit of the Sun (Tonkam/Delcourt, 8 vol. parus, 1670 p.), évoque un grand tremblement terre qui coupe le Japon en deux. Sous prétexte d'aide, la Chine et les Etats-Unis imposent de part et d'autre leur protectorat. Une saga géopolitique, une réflexion sur l'identité du Japon, un garçon courageux qui va grandir...

Keiji Nakazawa aborde, lui, une apocalypse bien réelle, qu'il a vécue enfant: l'explosion de la bombe atomique sur Hiroshima, et ses conséquences à long terme. Le dernier épisode de Gen d'Hiroshima (Vertige Graphic, 10 vol., 2700 p. env.) vient de sortir et conduit cette autobiographie jusqu'en 1953, quand l'auteur décide de devenir dessinateur pour porter témoignage. Une excellente édition commentée de ce chef-d'œuvre.

Osamu Yamamoto montre, avec L'Orchestre des doigts (Kankô/Milan, 3 vol. parus), que le manga aborde tous les sujets imaginables: le thème principal est celui des sourds-muets, avec notamment l'affrontement entre les méthodes d'enseignement oraliste et gestualiste dans le Japon des années 1920, secoué aussi par des troubles sociaux, la montée du militarisme et les massacres des Coréens et des syndicalistes après le grand tremblement de terre de 1923 (100000 morts).

Hideo Azuma est un mangaka célèbre qui a craqué, sous la pression des rythmes de travail effrénés. Il s'enfuit, tente de se suicider, devient SDF. Avec humour et détachement, le Journal d'une disparition (Dargaud/Kana, 200 p.), très autobiographique, le montre survivre, à la recherche de restes de repas et de saké dans les poubelles, avant de trouver un boulot d'ouvrier du gaz, puis d'être hospitalisé pour une cure de désintoxication. C'est aussi un portrait des laissés-pour-compte de la société japonaise.

Kazuo Umezu aborde un genre très particulier, dès 1972: l'histoire d'horreur pour enfants, avec L'Ecole emportée (Glénat, 6 vol., 1920 p.). Une école et ses occupants sont projetés dans un espace informe et désert, et les enfants doivent se prendre en main malgré leurs terreurs, face à la folie ou l'irresponsabilité des adultes. Un thème qui renvoie aux angoisses et aux cauchemars enfantins, à la peur de la séparation, et dont le thème fait penser au célèbre roman de William Golding, Sa Majesté des mouches.

Park Kun-woong est l'occasion d'une incursion vers la très prolifique bande dessinée coréenne, le manhwa. A 35 ans, cette étoile montante s'intéresse à l'histoire récente de la Corée, avec des ouvrages percutants et dérangeants. Dans Massacre au pont de Nogunri (Vertige Graphic, 1 vol. paru, 616 p.), il adapte un roman de Chung Eun-yong dévoilant le massacre délibéré, confirmé par une enquête et les archives militaires, de plus de 400 réfugiés sud-coréens par les Américains, par crainte des agents nord-coréens infiltrés. Minutieux et insoutenable. Fleur (Casterman, 3 vol. en coffret, 1160 p.) est la chronique des déchirements de la Corée, à travers l'épopée de Jaeng-tcho, des camps japonais de Mandchourie à la guerre entre le Nord et le Sud, du côté des partisans du Sud qui se battent dans les montagnes contre les troupes sud-coréennes et américaines. Destin dramatique, peuple écartelé, avec un premier gros volume de plus de 400 pages désarçonnant, symboliquement entièrement sans parole, avant une suite plus classique.

A noter aussi, dans le domaine coréen, la plus légère et délicieuse Bicyclette rouge de Kim Dong-hwa (Paquet, 3 vol. parus, 600 p. env.), courts récits des tournées poétiques d'un facteur dans une campagne paisible, et Le Bandit généreux (Paquet, 2 vol. parus sur 32), du maître coréen Lee Doo-ho, que vous pouvez rencontrer au Festival Japan Manga du Salon du livre.