Grand format

Tardi: «Le fil conducteur du XXe siècle, c’est la guerre»

Le créateur d’Adèle Blanc-Sec conclut la trilogie consacrée à son père, «Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au stalag IIB», et fait l’objet d’une belle rétrospective à Bâle. Rencontre avec un des plus formidables auteurs de la bande dessinée

Maître du noir et blanc ne dédaignant pas la couleur, Jacques Tardi est un géant de la bande dessinée française. Il a réinventé le roman-feuilleton avec les aventures rocambolesques d’Adèle Blanc-Sec, a sublimé le polar en travaillant avec des auteurs comme Patrick Manchette (Le petit bleu de la côte ouest, La position du tireur couché…) ou Léo Malet, le créateur de Nestor Burma (Brouillard au pont de Tolbiac, 120, rue de la Gare…). Il a traduit en images charbonneuses Le voyage au bout de la nuit de Céline et dessiné l’affiche de E la nave va… de Fellini. Il a surtout dénoncé sans répit la Première Guerre mondiale, creusant dans la sanie des tranchées et raillant la gloire des nations (Putain de guerre!, Le trou d’obus…).

Humaniste tendance anarchiste, le dessinateur vient de terminer une trilogie colossale, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au stalag IIB, dans laquelle il raconte la Seconde Guerre mondiale, telle que son père l’a vécue et telle qu’il l’a ressentie, lui qui est né en 1946. Pour célébrer la sortie de la version allemande de l’album, publiée par Edition Moderne, Tardi, accompagné de sa femme, Dominique Grange, chanteuse engagée, est venu à Bâle, au Cartoonmuseum, qui lui consacre une belle exposition, Le monde de Tardi.

Vous évoquez depuis des années un travail possible sur les souvenirs de votre père. Pourquoi avez-vous mis autant de temps à vider «le lourd baluchon de la mémoire»?

Parce que je ne me suis pas lancé tout de suite dans ce travail, ce que je regrette. Tout a commencé par l’adaptation de 120, rue de la Gare, de Léo Malet. Au début du récit, Nestor Burma est prisonnier dans un stalag. J’ai commencé à poser des questions assez précises à mon père sur l’organisation du stalag. Il a mis par écrit ses souvenirs dans des cahiers d’écolier, que j’ai lus avec l’idée d’en faire quelque chose. Mais je les ai posés sur une étagère et je me suis consacré à d’autres boulots. Entre-temps, mon père est décédé et je n’avais plus la possibilité de lui poser des questions. C’est pour ça que j’ai introduit ce gamin, qui est moi avant ma naissance, pour poser des questions – souvent sans réponses, évidemment.

«Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au stalag IIB» mène le dialogue que vous n’avez pas réussi à avoir avec votre père?

Oui, d’une certaine façon. Je suis sûr qu’il aurait répondu à toutes les questions. Il avait une très bonne mémoire. Il aurait donné toutes les précisions possibles et imaginables.

Est-ce que c’est plus difficile de parler de soi ou d’inventer une histoire pour Adèle Blanc-Sec?

Je dirais que c’est plus facile d’inventer, de partir sans contrainte. Mais quand on fait remonter la mémoire des choses qu’on a vécues, un premier élément en entraîne d’autres. Beaucoup de choses enfouies reviennent à la surface. Ça peut être plaisant, douloureux aussi. Bon, c’est à vous de vous débrouiller avec tout ça.

C’est un beau cadeau que vous faites à votre père, trois albums pour le faire vivre auprès de ceux qui ne l’ont pas connu…

Je ne sais pas du tout comment il aurait pris ça… (S’adressant à sa femme.) Qu’est-ce que tu en penses, toi qui l’as bien connu?

Dominique Grange: Je crois que ça l’aurait énormément touché, mais il ne te l’aurait pas montré. Ce n’était pas un homme qui montrait ses sentiments

Pour «Moi, René Tardi», vous adoptez la construction de trois bandes horizontales par planche que vous avez déjà employée sur «Putain de guerre!». Pourquoi ce choix?

Parce que ce n’est pas un récit qui bouge. Je n’ai pas besoin de champ contrechamp, d’élargir le cadre, d’avoir des détails, des gros plans… Ce n’est pas du tout un récit d’aventures. Avoir de grandes images me laisse un certain espace pour le texte. Il y en a beaucoup de textes, parfois peut-être un peu trop.

C’est reposant?

Pas tant que ça. Il faut arriver à faire rentrer sur une seule image un certain nombre d’informations. Alors que dans un découpage traditionnel, vous n’êtes pas obligé de tout montrer du premier coup, vous pouvez saupoudrer, réintroduire un élément oublié dans l’image suivante. Là, il faut que tout soit en place du premier coup.

La couleur est sporadique. Elle envahit certains tableaux ou se contente d’attirer l’attention sur le détail d’une scène monochrome…

La couleur, c’est un problème… Je n’ai jamais été satisfait par la mise en couleurs de mes livres. Mon idée était de rester le plus sobre possible en attirant l’attention sur certains éléments qui m’avaient marqué, comme le bleu d’une boîte de pâtes Lustucru, le vert des choux du potager ou le rouge des petits trains Märklin. La couleur intervient comme une ponctuation.

Dominique Grange: Ou mon petit manteau bleu…

Oui, quand j’évoque Dominique arrêtée à 3 ans par des miliciens dans les rues de Lyon. Tu as un manteau bleu. S’il avait été rouge, on aurait pensé au Petit Chaperon rouge…

DG: … et surtout à la petite fille de La liste de Schindler

Donc, tu as un manteau bleu. Mais tu avais réellement un manteau bleu? Tu m’as soutenu que tu avais un manteau bleu! Ha ha!

Que «Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au stalag IIB» soit traduit en allemand, c’est un symbole d’une réconciliation définitive entre la France et l’Allemagne?

Eh bien, j’espère. On ne sait jamais. Je trouvais intéressant de parler de cette époque, vécue de façon tout à fait innocente par un gamin. Ce qui est symptomatique, c’est qu’au cours des mois passés en Allemagne avec mes parents, je n’ai pas appris un mot d’allemand. A cette époque, l’allemand est considéré comme une langue maudite, interdite. C’est évidemment stupide… Il y avait encore des tas de choses à raconter, l’Indochine, la guerre d’Algérie, l’OAS, le FLN, les bidonvilles… De la Première Guerre mondiale à aujourd’hui, cela ne s’arrête pas. Le fil conducteur du XXe siècle, c’est la guerre. Mais je risquais de sombrer dans l’autobiographie, un genre pour lequel je n’ai peu de sympathie.

Reconnaissable entre tous, votre style est pourtant très changeant. Il oscille entre réalisme et caricature. Qu’est-ce qui détermine sa tonalité?

C’est difficile à définir. Il s’agit moins d’une démarche que d’une évolution. Au début, vous vous cherchez. Vous allez dans tous les sens jusqu’à ce que vous trouviez le trait, la souplesse qui vous conviennent. A la limite, ce n’est pas tellement à moi d’en parler. Cela relève de l’inconscient. Tout ce que je veux, c’est que mon dessin soit lisible, que le lecteur ne passe pas trois heures à déchiffrer une image. Que ce soit clair sans être dans la ligne claire.

Un vieux mur portant les restes d’une inscription publicitaire ou une ville sous la neige font penser à Tardi. Vous avez modifié nos regards sur la réalité…

Mes dessins vous font cet effet. Eh bien, tant mieux. Un jour à la radio, la présentatrice annonce la neige et dit que ce sera «un temps à la Adèle Blanc-Sec»… Eh bien, ça m’a fait plaisir. Je me suis dit que j’étais rentré dans une imagerie. Les gens me disent qu’au crépuscule, quand les immeubles sont bien nets sur le ciel, on se croit dans les images d’Adèle Blanc-Sec…

Nombre de vos albums sont hantés par une forme de nostalgie. Qu’est-ce qui la motive?

Fantômas, Arsène Lupin, le roman-feuilleton des débuts du XXe… J’éprouve plus de plaisir à dessiner une vieille bagnole qu’une Toyota contemporaine, qui n’a pas beaucoup d’intérêt. Avec les vieilleries, on peut se raccrocher à des formes graphiquement plus intéressantes. Mais je n’ai pas de nostalgie pour ce passé que je n’ai pas vécu.

Dans les originaux exposés au Cartoonmuseum, on voit les repentirs, les bricolages. Ça ne vous gêne pas?

Ça ne me pose aucun problème. Rater son coup, gouacher, corriger, ça fait partie du travail. Personnellement, j’aime bien voir dans les expos la rustine que l’artiste a posée sur son dessin. J’ai récupéré une fois un original de Milton Caniff sur lequel il avait collé une feuille. Je l’ai décollée délicatement pour voir comment le formidable Milton Caniff s’était royalement planté. Cela dit, les originaux de bande dessinée ne sont pas faits pour être exposés, mais pour être imprimés, publiés.

Souffrez-vous de la solitude du dessinateur?

Non. Non, non, non, non, non, non… Non, je suis très heureux tout seul à ma table. Je n’ai jamais eu aucune appétence pour le travail d’équipe.

A la fin du «Labyrinthe infernal», un bistrotier annonce «Faudra voir ça dans le prochain épisode des aventures d’Adèle Blanc-Sec… le titre, c’est: «Le bébé des Buttes-Chaumont.» Bientôt douze ans ont passé et on attend toujours ce bébé…

Ce livre, c’était le neuvième Adèle. Quand je l’ai terminé, je me suis dit que j’allais faire le dixième et qu’on n’en parlerait plus. J’en ai dessiné une dizaine de planches, et puis j’ai arrêté parce que ça me barbait. Je ne suis vraiment pas un dessinateur de série.


«Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au stalag IIB», Tardi, Casterman, 160 p.

«Le monde de Tardi». Bâle. Cartoonmuseum, St. Alban-Vorstadt 28. Jusqu’au 24 mars. www.cartoonmuseum.ch

Publicité