«Un livre est un objet sexuel. Il doit être beau et séduisant. Il faut qu'il soit une expérience sensuelle qui en appelle à la vue, au toucher, à l'odorat, presque à un niveau subconscient», lâche Benedikt Taschen, enfoncé dans un canapé de son bureau. Sa petite chienne carlin, Suzy, ronfle à ses pieds. Il est 13 heures sur le chic Hohenzollernring de Cologne. L'éditeur-provocateur, 44 ans, rasé de frais, impeccable dans sa veste griffée et sa chemise rose, commence sa journée de travail. Comme on le voit, il est d'attaque.

Dans l'hôtel particulier qui est le siège depuis 1990 de la maison d'édition Taschen, spécialisée dans le livre d'art, tout respire ce mélange de bourgeoisie et d'irrévérence. A l'entrée même de l'opulente demeure, une tête de Donald Duck en laiton tient lieu de bouton de porte. L'art contemporain le plus insolent, à l'enseigne des sculptures kitsch de Jeff Koons, contraste avec les marbres du vieux bâtiment. Dans l'atelier de graphisme, une grande photo de jungle verte prise par Thomas Struth surmonte un ouvrage en cours de fabrication: le cinquième tome de l'histoire des magazines pornos pour hommes.

«Cela dit, ne surestimez pas trop l'importance du sexe dans notre trajectoire éditoriale, avertit Benedikt Taschen, en feuilletant l'ouvrage porno à venir. Nous avons publié en 25 ans près de 1000 titres. Seule une cinquantaine d'entre eux parle ouvertement de sexe. Mais ces livres ont aussi nourri notre notoriété, c'est vrai.»

Et quelle notoriété. Taschen est aujourd'hui l'un des poids lourds mondiaux de l'édition des «beaux livres», une maison indépendante, prospère, à nulle autre pareille avant qu'elle ne soit copiée, et distribuée en 20 langues dans 100 pays. L'éditeur de Cologne, également basé à Los Angeles, est fameux pour avoir démocratisé le livre d'art. Celui-ci était jusqu'alors connu pour être un objet cher, élitaire, et publié à peu d'exemplaires. En prenant des risques considérables dans les années 80 et 90, Taschen a inversé la proposition. Il a su rendre un ouvrage d'art bon marché en distribuant dans le monde entier des dizaines, voire centaines de milliers d'exemplaires d'un même titre. Moins de marge bénéficiaire par livre, mais beaucoup plus de livres, voilà la formule qui a fait la fortune de l'éditeur.

Benedikt Taschen est le plus jeune des cinq enfants d'un couple de médecins de Cologne. Il cite d'ailleurs son père comme étant la personne qui l'a le plus marqué dans sa vie, en particulier par le soin que le médecin apportait à la qualité des relations avec ses patients. Fou de BD, Benedikt commence à les collectionner dès l'âge de 7 ans, surtout la série des Donald Duck dessinée par Carl Barks (d'où les boutons de porte aujourd'hui à l'entrée de son immeuble). Il vend ses bandes dessinées dès l'âge de 12 ans, au point d'être financièrement indépendant trois ans plus tard. A 18 ans, en 1980, il ouvre à Cologne un magasin de comics, d'abord sur 25 m2, puis sur trois étages. Les catalogues Taschen montrent déjà un goût pour les sujets «adultes», entendez érotico-pornos. L'affaire démarre en trombe. Et retombe presque aussi vite.

En désespoir de cause, Benedikt Taschen prend un pari audacieux. Il emprunte de l'argent à ses parents et à sa tante pour acheter les 40 000 invendus d'un beau livre britannique sur Magritte. Il les revend en Allemagne, pour quelques marks l'unité. Tous les exemplaires trouvent preneurs. Le jeune homme fait de même avec un livre sur New York, dont l'original valait 168 DM, mais qu'il solde 30 DM. Puis Benedikt Taschen – nous sommes en 1985 – réédite un ouvrage sur Dalí, dont un éditeur concurrent pointe avec mépris les «1000 erreurs et coquilles». Aussi sec, Taschen embauche l'éditeur concurrent et le met au travail sur un livre dédié à Picasso, lequel sera la première publication originale de l'éditeur rhénan. Vendu depuis 20 ans dans le monde entier, ce Picasso est toujours au catalogue de la maison.

Taschen commence à distribuer ce qui – note-t-il avec humour – a toujours été ses vrais best-sellers: ses catalogues gratuits éparpillés à des millions d'exemplaires, et pourvus de couvertures chocs. L'un des premiers catalogues porte un portrait de Dalí ainsi que la légende: «Un génie comme moi pour seulement 9,95 DM?» L'un des derniers, celui de l'année 2004, propose la photo (par Terry Richardson) d'un Batman et Robin tendrement enlacés, ce qui a valu 700 réclamations outrées à l'éditeur. Qui s'en étonne encore: «Je ne cherche pas à provoquer les gens: ces réactions m'ont surpris.»

Du double volume consacré à Van Gogh à une série d'ouvrages sur l'architecture ou le cinéma, de monographies sur des jeunes artistes qu'il collectionne lui-même (Martin Kippenberger, Wolfgang Tillmans) à des collections sur le design ou la décoration intérieure, Benedikt Taschen diversifie peu à peu son offre. Son épouse (ex-épouse aujourd'hui) Angelika le seconde efficacement, prenant en charge la conception de nombre d'ouvrages, allant jusqu'à poser nue à ses côtés, devant l'objectif de Jean-Loup Sieff. Ici encore, bien entendu, aucune volonté de choquer ni de provoquer.

Taschen le dit lui-même: il est un Rhénan organisé qui se déplace lentement, et se montre patient avec les créateurs qu'il courtise, quitte à attendre une dizaine d'années avant qu'un Helmut Newton lui donne son accord pour un livre. Quitte aussi à essuyer des refus obstinés, comme celui du dessinateur Robert Crumb, ou de devoir renvoyer à plusieurs reprises la sortie d'un ouvrage, à l'exemple du Artists & Prostitutes du photographe américain David LaChapelle, livre qui devrait finalement sortir en fin d'année.

Pour excentrique qu'il soit, l'éditeur est doté d'un radar qui l'aide à repérer les tendances en émergence, qu'il s'agisse de mode, de publicité, de l'art du tatouage, de l'esthétique des chaises, de la diversité des luminaires, voire du phénomène planétaire de la chirurgie esthétique (mise en chantier il y a trois ans, et réalisé par Angelika Taschen, cette encyclopédie aussi chirurgicale que secouante vient d'être publiée). Taschen ressort des placards de vieux illustrateurs et photographes spécialisés dans le fétichisme, le sado-masochisme ou le dessin gay. La vulgarité et le mauvais goût ne l'effraient pas. Mais il s'emballe également pour la réédition d'un splendide atlas néerlandais du XVIIe siècle, ou de la Bible de Gutenberg. Le trublion sait aussi être prudent: il ne s'est lancé dans l'édition des photographies africaines de Leni Riefenstahl, qui a mis en forme la propagande du IIIe Reich, qu'après avoir demandé l'avis du réalisateur Billy Wilder et du photographe Helmut Newton, tous deux juifs, et qui l'ont encouragé à sortir ce livre, important selon eux.

Lorsqu'on lui demande quelles sont parmi ses ouvrages, ou collections d'ouvrages, ceux qui ont le plus compté dans sa carrière d'éditeur, Taschen répond: «J'en vois deux, aux extrêmes l'un de l'autre. Le premier très bon marché sur Dalí, et le premier très gros et très cher sur Helmut Newton». Paru en 1999, le Sumo de Newton est un monstre d'un mètre de hauteur, 30 kilos et 460 pages, dont un exemplaire signé par 80 célébrités a été adjugé 304 000 dollars par Simon de Pury dans une vente de charité. Sumo a été suivi par d'autres mastodontes, dont le Greatest of All Time», dédié aux illustrations de la carrière du boxeur Mohammed Ali. Ou encore le récent pavé dédié aux archives de Stanley Kubrick.

Est-il inquiet de l'avenir, de la génération Internet, de l'ère numérique, laquelle fait de plus en plus l'impasse sur le papier, fut-il glacé? «Pas du tout. Le livre d'art occupe une petite niche, mais une niche durable dans le monde très vaste de l'édition. Tant que nous proposerons des titres intéressants, qui répondent aux attentes du public, je ne me ferai pas trop de soucis.» Et de glisser qu'il s'intéresse de plus en plus à l'influence des musiciens, type rock stars, sur la culture populaire. Mais aussi à l'architecte brésilien Oscar Niemeyer (98 ans), au photographe glamour Mario Testino ainsi qu'aux mimiques de Fernandel surpris par le portraitiste de Life Philip Halsman. Autant de livres à venir, autant de thèmes éclectiques qui donnent un côté quincaillerie chic à une librairie Taschen, tel qu'il en existe à Paris et Los Angeles, mais qui signent l'identité d'un éditeur différent.