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L’escalier monumental avec son banc circulaire.
© Iwan Baan

Musée

La Tate Modern, toujours nouvelle

Seize ans seulement après son ouverture, le bâtiment devenu emblématique de Londres, et visité par cinq millions de personnes chaque année, ouvre son extension, signée par le duo Herzog et de Meuron

La Tate Modern aurait pu être victime de son succès, elle va sans doute réussir à en faire un atout supplémentaire.

Née dans l’élan du millénaire, développement contemporain de la Tate Gallery, elle est devenue le musée le plus visité du monde, affichant 5,7 millions de visiteurs en 2015, grâce à la qualité de ses expositions, de ses accueils, de ses autres formes d’expressions artistiques développées dans les Tanks, ouverts en 2012. Grâce aussi à un jeu habile et généreux entre accès gratuit et payant. Cinq ans après son ouverture, en 2005, les architectes suisses qui ont conçu la réaffectation de la centrale électrique de Bankside ont commencé à plancher sur son extension.

Déjà, en 2012, les Tanks, ces anciennes citernes creusées dans le sol londonien, avaient été annexées pour présenter des formes d’art très présentes dans l’art d’aujourd’hui, mais difficiles à accueillir dans les salles existantes. Installations interactives, performances, danse, la Tate Modern est vivante, vit d’événements autant que de plus longs termes.

Et puis, au-dessus des Tanks, les Londoniens ont vu s’élever peu à peu un nouveau bâtiment, dans une douce contorsion presque organique malgré les angles pyramidaux. Le duo Herzog & de Meuron a repris ses crayons pour créer cette fois son bâtiment, de toutes pièces, contemporain, mais valorisant clairement la première Tate et son héritage patrimonial plutôt que de se fondre dans le quartier qui a grandi autour en ce début de millénaire.

La Switch House ouvre ses portes ce week-end et va permettre d’offrir aux visiteurs curieux de l’art de leur temps d’autres espaces, dont quelque 60% de place en plus pour les expositions. Nous avons eu la chance de les découvrir alors que le musée bourdonnait, en pleine installation des œuvres à travers les étages. Nous avons vu les sculptures, les installations trouver leur place dans de vastes espaces bien éclairés, y compris avec ce qu’on peut faire de mieux aujourd’hui pour reproduire la lumière naturelle. Nous avons apprécié le rapport avec la ville, la vue depuis le restaurant au sommet. Depuis 2000, la Tate Modern se vit autant qu’elle se visite. Gageons que cela va être encore plus vrai.

Le Temps: La Tate Modern, pour le bureau Herzog & de Meuron, c’est une histoire de plus de vingt ans, puisque la compétition pour la première partie a commencé en 1994 et que, cinq ans après l’inauguration, vous avez reçu en 2005 le mandat pour son extension. Comment vit-on un projet si exceptionnel?

Pierre de Meuron: Il était exceptionnel que nous gagnions le concours en 1995. Nous n’avions alors réalisé que la Galerie Goetz à Munich et c’était l’une de nos seules expériences de la perception de l’art dans un musée. Le directeur de la Tate, Nicholas Serota, cherchait un architecte pour développer un projet en commun plutôt qu’une proposition déjà aboutie. A mon avis, c’est ce qui a été la clé du succès. Quand on peut travailler en commun, en dialogue avec celui qui passe la commande et celui qui va utiliser le musée, ça donne de meilleurs résultats.

La très bonne entente avec le maître de l’ouvrage et le maître d’œuvre a conduit à un grand succès dès le départ, qui s’est confirmé les années suivantes. Un succès qui se définit non seulement par le nombre d’entrées, qui a atteint les cinq millions dès la première année, mais aussi par la façon dont les gens se promènent dans le musée.

Je pense que les espaces donnent à l’expérience de la perception de l’art les meilleures conditions possible, ce qui est la fonction primaire d’un musée. C’était aussi une surprise de recevoir le second mandat après un nouveau concours. C’est assez rare que la même agence se voit confier l’extension d’un musée. Je pense que la Tate et Nicholas Serota ont compris que nous avions évolué, et que nous pouvions amener une note tout à fait différente. Nous avons avancé selon le même principe de collaboration, Nicholas Serota étant très actif dans le développement de projet.

Pour expliquer votre façon de travailler à partir d’un bâtiment existant, vous dites qu’il faut «construire avec l’ancien plutôt que contre l’ancien». Il y a vingt ans, vous construisiez avec la réalité d’une ancienne centrale électrique. Comment avez-vous conçu l’extension à partir d’un bâtiment qui est lui-même le fruit de deux époques et de deux nécessités?

- En travaillant sur chaque projet, nous essayons de comprendre le lieu et le programme. Pour la première phase, il y avait une centrale électrique désaffectée et donc un bâtiment assez monumental, avec sa spectaculaire cheminée. Nous devions comprendre la nature de ce bâtiment industriel, clos et non public. Il s’agissait de le transformer à peu près en son contraire, un lieu culturel, ouvert et public. Pour l’extension, il s’agissait de construire au sud, au-dessus des citernes à mazout, trois cylindres qui prennent la forme d’un trèfle, mais qui étaient souterrains, invisibles.

Comment avez-vous conçu la forme de la Switch House?

- La Tate Modern est aujourd’hui un ensemble de différents volumes rectangulaires ajustés parallèlement l’un à l’autre: la Boiler House, le Turbine Hall et la Switch House. Il fallait aussi tenir compte du développement urbain dynamique qui a eu lieu autour de la Tate entre-temps. Il n’y avait pas que le bâtiment industriel qui était désaffecté, le quartier l’était aussi. Sans qualité urbaine, il n’attirait pas les foules. Une institution culturelle a généré un quartier de bureaux, de commerces et de logements. Les bâtiments qui se sont développés sont des bâtiments de promoteur, à fonction économique. Ils ont poussé comme des champignons dans une forêt et ils ont impliqué des droits de vue et de lumière pour leurs occupants qui devaient être respectés. C’est pour cela que nous avons évité les murs verticaux et ainsi s’est développée cette forme de pyramide tronquée.

Et comment avez-vous choisi les matériaux?

- Dans l’histoire du projet, nous avons commencé par un projet de bâtiment en acier et en verre, a priori plus transparent, et nous avons bien vite compris qu’au fond il fallait rester proche de la brique existante, de sa minéralité. Les bâtiments apparus autour de la Tate sont construits en verre et en acier, comme on en voit un peu partout dans Londres et ailleurs. Nous avons donc compris qu’il fallait se rattacher au bâtiment de la Tate, à l’institution publique, culturelle, dans sa matérialité.

- Mais l’usage que vous faites de la brique pour la Switch House n’est pas le même.

- Non, c’est une construction contemporaine. Les briques sont placées de manière à ce que la lumière passe à travers, avec des ouvertures entre chacune, semblable à une structure textile. On a dû travailler sur des échantillons à l’échelle 1:1, avec les fabricants de briques et ceux qui allaient les poser. Comme cet usage de la brique était innovateur, il y a eu toute une anticipation de la réalité de la construction.

- La construction de la nouvelle Tate n’a-t-elle pas duré plus longtemps?

- Pas si l’on considère qu’elle a été réalisée en deux parties. Les anciennes citernes, les Tanks, ont d’abord été transformées en espaces d’exposition et ouvertes au public en 2012. Ensuite, il y a eu une pause et des additions au programme. Il a fallu aussi entreprendre des travaux sur les bâtiments existants qui ont souffert de la fréquentation beaucoup plus forte que prévu.

L’extension a-t-elle aussi été l’occasion de repenser l’ensemble de la Tate, de corriger, d’améliorer?

- D’abord, quand on parle d’extension se pose la question de la taille idéale. Un musée peut-il grandir à l’infini? Je pense que non. Mais Londres fait partie de ces métropoles mondiales qui attirent une large population locale et d’innombrables touristes et peuvent donc avoir un musée de cette taille. La Tate n’est pas un éléphant dans un village.

Pour la première partie, nous avions choisi une configuration de salles d’exposition plutôt classique. Les salles sont situées l’une après l’autre, pas tout à fait en enfilade mais à la suite l’une de l’autre. La visite se fait plutôt sur une base horizontale. On visite un étage, puis un autre. Pour l’extension, la Tate ne voulait pas more of the same, plus du même, mais un enrichissement. Il s’agit de donner la possibilité au visiteur d’avoir une expérience différente. Ainsi, les Tanks sont ouverts à d’autres expressions artistiques, en particulier aux nouveaux médias, à la performance et à la danse.

L’orientation de la Tate est en croix, avec une entrée au nord du côté de la Tamise et l’extension en propose une autre au sud, ce qui permet de traverser le bâtiment. Perpendiculairement, l’accès se fait par l’ouest, avec la rampe magistrale du Turbine Hall. Et quand vous êtes là, vous avez d’un côté la Boiler House (inaugurée en 2000) et de l’autre la Switch House (inaugurée en 2016). La conception de l’extension veut qu’on commence la visite au sous-sol avec les espaces cylindriques des Tanks et ensuite, il y a une circulation, une flânerie verticale comme un boulevard vertical. Les escaliers généreux – on peut même s’asseoir sur leurs marches – permettent la rencontre.

Maintenant, nous sommes curieux de voir comment les curateurs vont utiliser ces espaces. Je rappelle que le Turbine Hall n’était pas prévu pour les expositions. Au cours des années, la Tate et les artistes ont compris que cet immense espace pouvait accueillir des œuvres. Et il y en a eu d’impressionnantes: Anish Kapoor, Olafur Eliasson, Ai Weiwei, etc.

Vous achevez également la Philharmonie de Hambourg, également conçue à partir d’un bâtiment existant. Le projet est encore plus spectaculaire. Ce geste vous a-t-il été demandé à Hambourg plus qu’à Londres, comme un outil stratégique de la part d’une ville en recherche de visibilité internationale?

- Les deux sont semblables: des bâtiments publics qui sont des aimants dans une ville. Dans aucun cas, on ne nous a demandé d’être clinquants ou modestes ou exubérants. Nos projets se développent en fonction des conditions, tant politiques que climatiques et économiques… Ce n’est pas notre ego qui décide d’être flamboyant ici ou là, nous ne serions pas à notre place.

A Hambourg, le bâtiment est au bord de l’Elbe, qui sépare la ville marchande, bourgeoise, au nord, et la ville portuaire, au sud. Ce sont deux villes qui n’avaient pas grand-chose à faire l’une avec l’autre. La Philharmonie est comme une épingle d’acupuncture dans un corps ou comme le totem dans une prairie, placée à l’endroit le plus sensible et le plus stratégique. C’était au départ une initiative privée.

Un client privé est venu nous demander si nous étions intéressés par la conception d’une salle de concert dans HafenCity. Lors de la première présentation publique du projet, les médias, les architectes locaux, les politiques se sont emparés du sujet et ont soutenu le projet avec enthousiasme. Finalement, le projet est public car le toit de l’ancien entrepôt est une plateforme ouverte à tous. Et au-dessus de celle-ci se trouve le volume en verre qui contient la salle de concerts.

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