Déjeuner avec Tatyana Franck

«J’aime l’art pour l’art»

L’actuelle directrice des Archives Claude Picasso prendra la tête du Musée de l’Elysée en mars 2015

Surdiplomée et très sportive à tendance romantique, elle raconte son jeune parcours

Elle a choisi le Curiositas, pour l’idée de quête intellectuelle. Et parce que le restaurant situé face au Bâtiment d’art contemporain, à Genève, se trouve à mi-chemin entre Carouge, où elle travaille, et la gare Cornavin, qui abrite les bureaux du Temps; Tatyana Franck est prévenante. La table est fermée, nous irons au Nyamuk, sis dans la librairie Le Vent des routes. «Le voyage, c’est bien aussi», garantit la jeune femme, regard azur et poignée de main franche. A peine rentrée du Mexique, elle s’apprête à rejoindre Hongkong. Entre les deux, la responsable des Archives Claude Picasso a été nommée directrice du Musée de l’Elysée, à Lausanne. Elle prendra ses fonctions en mars 2015.

Sa désignation le 5 novembre a créé la surprise, puisque la tout juste trentenaire ne figurait pas parmi les 29 candidats. Beaucoup ont dit que son impressionnant réseau avait convaincu l’Etat de Vaud d’aller la chercher; elle est la fille du galeriste Eric Franck, la nièce d’Henri Cartier-Bresson. Certains ont craint que sa formation universitaire tournée vers le droit et ses passages chez Fine Art Fund ou Christie’s ne révèlent une businesswoman davantage qu’une curatrice. «J’aime l’art pour l’art et non son côté marchand. Je suis avant tout une historienne de l’art et ce qui me plaît le plus au monde, c’est de monter des expositions, de soutenir de jeunes talents.»

Et d’évoquer le travail de Prune Nourry, à grand renfort d’iPad et de catalogues imprimés sur papier journal. «C’est une plasticienne française basée à New York. Elle travaille sur la problématique du sexe des enfants en Inde et en Chine. Nous venons de vernir son exposition à Mexico. Sensibiliser le public à des sujets capitaux comme les avortements sélectifs est la force de l’art. Prune Nourry est très jeune et très mature, c’est rare. En Inde, elle a créé une créature mi-fillette mi-vache sacrée. En Chine, elle a revisité l’armée de Xian avec des orphelines.» Tatyana, si l’on commandait?

Un plat du jour et retour à son travail de commissaire. Une exposition d’estampes de Pablo Picasso présentée à Singapour en 2012, Picasso at Work, Through the Lens of David Douglas Duncan, à Malaga, Roubaix ou Genève, confrontant les œuvres du maître aux portraits réalisés par Duncan, puis Prune Nourry – «mon night job », sourit la jeune femme derrière son col de laine rouge. «Claude Picasso m’a donné la chance de me développer en dehors de l’univers picassien et photographique. Je lui dois énormément», admet-elle.

Tatyana Franck ne manque pas une occasion de remercier ceux grâce à qui elle a construit son chemin. Ce stage d’été à la Picasso Administration qui lui vaudra son emploi actuel, elle le doit à sa tante, Basia Embiricos, galeriste dans le Marais. Depuis huit ans, elle gère les archives de Claude Picasso, qui contiennent des œuvres du père, les clichés du fils photographe, ainsi que quelques milliers d’autres tirages, dont le fonds Duncan. A sa charge, le travail d’inventaire et de valorisation des pièces, la gestion des prêts. Il y a quatre ans, elle a assuré le déménagement de la collection de Paris à Carouge. «Un entraînement pour celui de l’Elysée au pôle muséal», glisse-t-elle fort à propos.

Regard vif et bouche écarlate, la Genevoise ne semble craindre aucun défi. Un caractère de battante dont elle fait remonter les racines à une enfance qu’elle qualifie d’«un peu chaotique». Ses parents divorcent alors qu’elle a 8 ans. Tatyana quitte Champel pour accompagner sa mère, spécialiste de la propagande durant la Seconde Guerre mondiale, à Londres. «C’était au moment des troubles avec l’IRA et des attentats dans le métro. Cela fait grandir.» Puis ce sera l’Ecosse, Paris et un retour à Genève à l’âge de 13 ans. Autour de son père, la présence tutélaire d’Henri Cartier-Bresson, dont elle appréciait l’humour, et de Martine Franck, sa tante également photographe, un «modèle de dignité et de courage» à qui elle dédie aujourd’hui sa nomination.

Petite, Tatyana Franck rêve d’être biologiste marine – un attrait pour la mer qu’elle cultive en allant pêcher l’été en Normandie, avoue-t-elle en croquant un beignet de cabillaud. A 17 ans, alors qu’elle passe une maturité scientifique à l’Institut Florimont, une photographie de Nan Goldin lui fait tourner la tête. «C’est le portrait d’une prostituée se maquillant dans un miroir. J’étais scotchée, je ne saurais expliquer pourquoi.» La jeune adulte s’inscrit pour une double licence à la Sorbonne, en droit et histoire de l’art. Elle enchaîne avec un master en droit des affaires par correspondance, tout en travaillant à l’imprimerie d’art Idem, courue par des artistes comme David Lynch ou JR, puis dans un fonds d’investissement dans l’art à Londres. Elle le termine à Lyon, en démarrant chez Claude Picasso. Insatiable, l’étudiante poursuit aujourd’hui un MBA entre New York, Londres et Hongkong. «Il se termine fin 2015. Après j’arrête et je me consacre totalement au Musée de l’Elysée!»

Dans son assiette, le poulet est froid depuis longtemps. Tatyana Franck détaille quelques projets qui lui tiennent à cœur. Les nouvelles technologies et les réseaux sociaux doivent devenir les outils de communication du musée tant qu’une matière à explorer dans le cadre des expositions. Pour l’heure, la Suissesse «facebooke» plus qu’elle ne twitte et pratique assez volontiers le selfie avec son iPhone. Les arts, ensuite, doivent dialoguer entre eux: «J’aimerais montrer les images d’artistes qui ne se définissent pas comme photographes.» Conquérir de nouveaux publics enfin, personnes handicapées et enfants en tête.

La future directrice cherche dès à présent un appartement sur les rives lausannoises du lac. Qu’elle partagera avec son époux, Alexis de Maud’huy, écrivain, «esprit libre et créatif» rencontré il y a dix ans à un vernissage. Le quadragénaire consacre désormais une partie de son temps à établir une encyclopédie de l’amour en guise de cadeau de mariage. «C’est merveilleux d’avoir un mari qui travaille à promouvoir l’amour », sourit la jeune femme blonde, passionnée de Vermeer, adepte de monocycle et de course à pied, entraînée au ski par l’ex-champion Patrice Bianchi. Fonceuse et romantique.

«Claude Picasso m’a donné la chance de me développer en dehors de l’univers picassien et photographique»