Dans une carrière de directrice de musée, il est rare d’avoir le privilège d’inaugurer un nouveau bâtiment. Et tout autant de vivre un déménagement, avec le stress et les contraintes inhérents. C’est pourtant l’aventure que s’apprête à affronter Tatyana Franck. Le Musée de l’Elysée, qu’elle dirige depuis maintenant cinq ans, va en effet prochainement dire adieu à la bâtisse historique – érigée dans la seconde partie du XVIIIe siècle – qu’il occupe depuis sa création en 1985 par Charles-Henri Favrod. Il était alors le premier, en Europe, à être exclusivement consacré à la photographie.

Le 27 septembre en fin de journée, à l’issue d’un week-end de clôture festif, l’Elysée s’éteindra. L’événement, qui promet forcément un moment d’émotion, s’intitule de manière littérale «Le dernier éteint la lumière!» Un an et demi plus tard, en juin 2022, après une remise des clés à l’automne 2021, une version 2.0. du musée, qui devrait d’ici là changer de logo et d’appellation, ouvrira ses portes sur le site de Plateforme 10, vaste quartier des arts qui est en train de prendre forme au nord-ouest de la gare de Lausanne. En parallèle à l’institution dévolue à la photo, un nouveau Musée de design et d’arts appliqués contemporains (mudac) sera lui aussi inauguré. Le Musée cantonal des beaux-arts se sentira alors moins seul.

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«Je souhaite que le Musée de l’Elysée devienne une référence mondiale. Il est dans les dix premiers, je veux en faire le meilleur.» Au moment de son entrée en fonction, qui coïncidait avec la deuxième phase du concours d’architecture, Tatyana Franck – qui dirigeait alors les Archives Claude Picasso – ne cachait pas ses ambitions. Ce déménagement devrait ainsi permettre de mieux exposer la photo, et notamment de mettre en valeur les collections qui, pour l’heure, faute de place, sont rarement montrées, si ce n’est à travers de grands accrochages monographiques, comme ceux récemment consacrés à l’Américaine Jan Groover (1943-2012) et au Zurichois René Burri (1933-2014).

Le choc Nan Goldin

Née à Genève au printemps 1984, Tatyana Franck n’est pas tombée dans le chaudron de la photo par hasard. Petite-fille de collectionneurs d’art, fille de galeriste, elle est aussi la nièce d’un couple emblématique de l’histoire du huitième art: Martine Franck et Henri Cartier-Bresson. Mais c’est, plus encore que cet héritage familial, le choc ressenti face à une image de l’Américaine Nan Goldin qui lui donnera véritablement envie d’œuvrer dans ce domaine. Portée par une vision puriste de «l’art pour l’art», elle est néanmoins titulaire d’une double licence en droit et histoire de l’art, obtenue à la Sorbonne. Elle se lancera ensuite dans plusieurs formations postgrade, en droit des affaires et du marché de l’art ainsi qu’en business. C’est une vision à 360 degrés qui l’anime, un atout pour l’Elysée.

En mars dernier, alors que la rétrospective René Burri attirait les foules, le musée a dû brutalement fermer ses portes. Tatyana Franck a alors souvent entendu cette remarque: vous devez avoir beaucoup moins de travail. Aujourd’hui, elle en sourit, insistant sur le fait que les expositions ne représentent qu’une petite partie du quotidien de ses équipes. Car la médiation culturelle, l’inventaire des collections, le développement de nouveaux outils à travers le LabElysée et la supervision des expos en tournée à travers le monde sont autant de tâches de l’ombre aussi essentielles que chronophages. Sans parler, évidemment, du déménagement à venir et du suivi du chantier qui, heureusement, n’a pas accusé de retard vu qu’il n’a été arrêté que quelques jours.

Maintien du Prix Elysée

Dans une logique de suivi du soutien de l’institution à la relève, la quatrième édition du Prix Elysée, dont les huit nominés ont été dévoilés en juin, a en outre été maintenue. Toutes les discussions et délibérations se sont faites de manière virtuelle. Pas question d’annuler un tel concours au moment même où la mise en pause brutale de toutes les activités culturelles mettait en danger un secteur déjà précaire. Structure à la fois patrimoniale et contemporaine, ouvert sur tous les genres et techniques, l’Elysée a maintenant le regard tourné vers l’avenir.

Interview: «Le Prix Elysée représente toutes les photographies»


Discussion publique entre Tatyana Franck et Stéphane Gobbo. Lausanne, Beau-Rivage Palace, le 23 septembre, 18h30.