Lady Gaga, Avicii, Quincy Jones, Amy Winehouse… Ces dernières années, Netflix a multiplié les documentaires musicaux, immersions léchées dans la vie des plus grandes stars. Alors que YouTube s’y est mis aussi en dévoilant, fin janvier, une série dédiée à Justin Bieber, la plateforme vidéo ripostait vendredi avec Miss Americana. Ou la mise à nu d’une autre machine pop: Taylor Swift.

Pour qui aurait suivi son parcours, cette native de Pennsylvanie, couronnée reine du country à la fin des années 2000 avant de se muer en phénomène planétaire et multimillionnaire, a quelque chose de fascinant. Connue pour transposer sa vie amoureuse dans ses albums, et pour son côté «girl next door» (photos de ses chats à l’appui), Taylor Swift a parallèlement privilégié, depuis quelques années, la discrétion et un contrôle accru de son image. A la fois accessible et insaisissable.

Comme les Beatles

Une géante pétrie d’ambiguïtés: c’est justement le portrait que dépeint la réalisatrice Lana Wilson dans Miss Americana. Près d’une heure et demie de vidéos d’archives, d’extraits de concerts, d’enregistrements en studio et d’interviews intimistes finement filés retraçant le chemin artistique, mais surtout identitaire, de Taylor Swift. Ou comment cette «gentille fille» de Nashville aux bouclettes blondes, bottes de cow-boy et sourire angélique s’est métamorphosée en une femme engagée, affranchie des attentes qui l’avaient façonnée.

«Très jeune, j’ai appris à être heureuse en fonction des compliments que je recevais. Je ne vivais que pour ces petites tapes sur la tête.» En tailleur sur son lit, piochant dans ses vieux journaux intimes, la chanteuse évoque son début de carrière. Un seul but alors: être aimable et travailler dur pour qu’on l’apprécie. Ce qui n’a pas raté, comme en témoignent les images de son ascension fulgurante au fil de quinze années et sept albums – dont quatre seront n° 1 des charts pendant six semaines consécutives. C’est autant que les Beatles, rappelle un journaliste.

Le trauma Kanye

En 2009, un évènement ébranle toutefois la tour d’ivoire: Taylor Swift, qui vient tout juste de recevoir un MTV Video Music Award, est interrompue par le rappeur Kanye West, déboulant sur scène pour vanter les mérites de Beyoncé. Une humiliation filmée qui fera le tour du monde et que le documentaire présente (de manière un peu simpliste peut-être) comme un point de bascule pour la jeune chanteuse. Histoire de prouver ce qu’elle vaut, celle-ci redoublera donc d’efforts, de tenues inconfortables, de shows grandioses…

La bulle dans laquelle Taylor Swift s’enferme alors ressemble à celle de n’importe quelle autre célébrité (les paparazzis, les fans envahissants, la solitude au sommet). Mais on retiendra quelques moments de rare fragilité capturés par la caméra de Lana Wilson. Comme le moment où la star apprend, par téléphone, que son album Reputation n’a été nommé dans aucune grande catégorie des Grammy Awards. Douleur sourde encaissée en training sur le canapé. Ou lorsque Taylor Swift aborde le sujet délicat de ses troubles alimentaires. Oui, elle s’est affamée. «Il y a toujours un standard de beauté qu’on ne parvient pas à atteindre. Putain, c’est impossible.»

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On connaît déjà la suite de l’histoire. Les affaires de la star tournent réellement au vinaigre en 2016 lorsque, suite à des bisbilles avec Kanye West (encore lui) et son ex-copain Calvin Harris, une partie des médias et du public la prennent en grippe. Le hashtag #Taylorswiftisoverparty («célébrons la défaite de Taylor Swift») est partout sur Twitter. Animal blessé, Taylor Swift se retire du jeu – pour revenir quelques mois plus tard avec un album electropop sombre, transpirant la revanche.

Sortir du silence

Outre les intermèdes en studio, où l’on découvre une artiste composant ses tubes avec maestria, le documentaire est particulièrement captivant dans son dernier tiers, lorsqu’il revient sur la décision de Taylor Swift de sortir de son silence politique en 2018.

Beaucoup l’ignoraient, mais l’Américaine est profondément démocrate. Sauf qu’une chanteuse polie, country de surcroît, n’est «pas censée exprimer ses opinions». L’exemple des Dixie Chicks, groupe américain cloué au pilori en 2003 pour avoir glissé, au détour d’un concert, leur aversion pour le président Bush, a de quoi dissuader. Mais voyant qu’une républicaine ultra-conservatrice se profile lors des élections de mi-mandat dans le Tennessee, son Etat d’adoption, Taylor Swift réalise qu’elle ne peut plus se taire.

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Tenant tête à son père et à ses managers, et malgré le risque de voir son public réduit de moitié, la chanteuse invite sur ses réseaux à voter pour le candidat adverse qui, lui, ne menace pas les droits des femmes ou des minorités. «Je ne serai plus muselée. Il est temps que je retire ce scotch de ma bouche. Pour toujours.» Son post incitera 50 000 personnes à s’inscrire sur la liste électorale - et provoquera l'ire de Donald Trump.

Téméraire, féministe, touchante… et sans filtres, Taylor Swift? C’est moins sûr. Miss Americana reste un film empathique qui creuse des sillons soigneusement choisis. Mais quand on entend la star entonner, sur fond de gradins en délire, «I’m ready for combat», on veut désormais bien la croire.


Miss Americana. Documentaire de Lana Wilson, 186 min, disponible sur Netflix.