Mosaïques d’images sur Instagram, messages cryptiques, teasers vidéo, indices essaimés durant plusieurs semaines, mois même: habituellement, les al­bums de Taylor Swift sont du genre à se faire désirer. Un marketing minuté, ultra-maîtrisé, à l’image de la mégastar et de son empire – et qui ne laissait en rien présager la surprise, lâchée vendredi dernier à minuit: la sortie d’un nouvel opus, dont tout le monde ignorait l’existence encore quelques heures plus tôt.

D’Ellie Goulding à Paul Weller et John Legend, ils sont nombreux à faire leur retour en fanfare ce mois-ci, visiblement assez rassurés sur l’état du monde (et celui de l’industrie musicale) pour rouvrir leurs tiroirs. Folklore, le huitième album de Taylor Swift, a quant à lui été conçu entièrement dans l’incertitude du confinement. «En isolement, mon imagination s’est emballée et cet album en est le résultat», expliquait-elle sur Twitter.

Et le résultat est aussi détonnant que le timing. Onze mois après Lover, compilation pastel et sucrée où la pop se faisait rêveuse et la production léchée, Folklore s’affranchit du superflu, pour un voyage contemplatif qui joue la retenue. Une balade en forêt planante, à l’image des troncs brumeux qui entourent la chanteuse sur la pochette en noir et blanc. 

Pop détrônée

Un sacré changement de décor, pour ceux qui associent Taylor Swift à ses tubes bruyants et colorés (Never Ever Getting Back TogetherShake it Off ou le plus récent Me!) – mais moins lorsqu’on considère plus largement sa discographie. Car, depuis ses débuts country en 2008, Taylor Swift n’a jamais eu peur de jongler avec les styles, passant des beats R&B au rock rétro ou aux accents électros.

Mais la pop, qu’elle avait résolument érigée en reine depuis Red (2012), cède ici clairement son trône à la folk. Un «retour aux sources», se sont exclamés les fans – mais pas question de country ici, à part celle que suggère l’apparition furtive d’un harmonica.

Composés avec l’aide d’Aaron Dessner, le bassiste du groupe The National, les seize titres portent la griffe du groupe, adeptes de ces mélodies qui hantent: des cascades de piano, des cordes dignes d’une B.O. de film indie, que viennent voiler de douces nappes électroniques. Quant aux refrains, dur d’identifier le «best-seller», celui qui inondera les ondes ad nauseam. Le premier single, Cardigan, est une ballade traînante, on croirait entendre Lana Del Rey. Pas très mois de juillet. Même chose pour Exile, duo mélancolique avec le roi du genre tombé à pic, Bon Iver. 

Chapitres d’une même histoire

Est-ce parce que la période que l’on vient de vivre n’était pas propice aux hymnes dansants? Que l’annulation de sa tournée (elle devait notamment se produire à Glastonbury fin juin) l’a affranchie des inévitables «beats de stade»? Ou que la star, qui vient de fêter ses 30 ans, cherchait un son plus mature? L’énergie glamour de Taylor Swift se retrouve en tout cas canalisée, épurée, c’en est déboussolant. Et, paradoxalement, rafraîchissant.

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Comme le reflet d’une introspection, fluide et cohérent, Folklore est de ces albums qui ne cherchent pas à éblouir à tout prix. Une bande-son pour jour cotonneux, qu’on écoute du début à la fin, comme les chapitres d’un même récit. 

Car si l’instrumentalisation, finalement assez uniforme, voire pesante, lasse par endroits, elle laisse place au talent premier de Taylor Swift: celui de raconter. Les violons se muent alors en toile de fond pour ses histoires, d’amour (The 1), d’enfance perdue (l’aérien Seven), de pression des apparences (Mirrorball). Des expériences autobiographiques, comme à son habitude (dans le délicat Peace, elle prévient son amant qu’elle ne pourra jamais «lui offrir la paix»). Mais pas seulement. «Cela a commencé avec des images, qui sont apparues dans ma tête et ont piqué ma curiosité […], bientôt ces images ont reçu des visages, des noms et sont devenues des personnages. Je me suis retrouvée à […] écrire à propos, ou du point de vue de gens que je n’ai jamais rencontrés, que j’ai connus, ou que j’aurais voulu ne pas connaître», explique la chanteuse sur Twitter.

Héritière 
exubérante

Des adolescents pris dans un triangle amoureux, se répondant sur trois morceaux; un soldat sur la plage du débarquement; une femme trompée. Dans The Last Great American Dynasty, Taylor Swift donne même une voix à Rebekah Harkness, célébrant cette exubérante héritière et philanthrope des années 1960 qui a un jour habité dans la maison qu’elle occupe aujourd’hui à Rhode Island.

Troquant sa rage joyeuse pour une sagesse mesurée, la chanteuse met en lumière les destins, les liens qui se créent puis se déchirent entre les êtres. Un fil que tisse l’album, minimaliste sans toutefois tenter l’expérimental. Avec 1,3  million de copies vendues en 24h, Taylor Swift aura en tout cas réussi à créer, en quelques mois, ce qui s’annonce comme le hit de l’année.


«Folklore» (2020), Republic Records