Reputation paraît enfin et le music business retient son souffle. Ce sixième album de l’auteure de «Shake It Off» dépassera-t-il les chiffres de vente stratosphériques atteints par Red (2012) ou 1989 (2014)? Et si oui, la concurrence définitivement écrasée, jusqu’où l’influence de l’Américaine viendra-t-elle demain s’exercer? Artiste phénomène aux records innombrables à seulement 27 ans, Taylor Swift met le marché pop et ses principaux titans au pas, milite pour un féminisme rénové, et signe parmi les tubes les plus évidents de ces dernières années. Nouveauté: l’ex-Lolita country s’affiche maintenant en bad girl de salon.

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En 2009, crétin parfait et un peu saoul à ce que l’on dit, Kayne West se ridiculise sur la scène des MTV Video Music Awards en contestant le prix attribué à Taylor Swift honorée du Meilleur Clip de l’année pour une artiste féminine. Taylor qui? De ce côté de l’Atlantique, on ne possède encore qu’une idée approximative de qui est la gosse de Pennsylvanie, son album Fearless (2008) déjà cloué au sommet du Top 10 US ne trouvant alors qu’un écho mesuré par ici. Forcé, on se met donc à la page, découvrant cette jeune femme de 18 ans toute simple, toute jolie, absolument inoffensive au premier regard et incontestablement douée pour trousser d’efficaces refrains où l’adolescence s’observe dans ses joies et chagrins.

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Etre la pop

Moins d’une décennie plus tard, figurant parmi les plus importantes fortunes d’Amérique, et comptant, selon les magazines Time ou Forbes, au rang des personnes les plus influentes au monde, Taylor Alison Swift dicte presque à elle seule le pouls de l’industrie du divertissement. Pourquoi? Comment? Parce que cette fille d’un conseiller financier, issue d’une lignée de banquiers, est cet esprit brillant qui, bien mieux que la plupart de ses consœurs victimes de la valse des saisons, a intimement compris les attentes et contradictions de son temps. Pour elle, pas question d’incarner une autre «petite fiancée des Etats-Unis», comme autrefois les vamps évaporées Britney Spears ou Christina Aguilera.

Swift travaille à être la pop, avançant avec la détermination calculée d’une marque grand public positionnée à l’exacte convergence du simili-chic et du commun. Traits ordinaires et silhouette exceptionnelle, manières idéales et élégance peu mémorable, hits fracassants et pourtant dénués de chair ou d’engagement: la créatrice de «Blank Space» (2014) incarne avec une perfection maniaque une époque où le vide est politique. Où le «grand rien», comme l’écrivait Tristan Tzara, est «tout-puissant».

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Que sait-on de Taylor Swift? Tout. Vraiment tout. Vie familiale heureuse ou trajectoire sentimentale faite de coups de cœur ou de ruptures tristes. Amour des chats et des cupcakes. Disputes consommées avec ses consœurs ou réconciliations concédées avec les mêmes. L’hyper entertaineuse, copine de Madonna et de Kendrick Lamar, orchestre au quotidien son existence sur les réseaux sociaux où, dit-on, le nombre cumulé de ses followers égale la moitié de la population américaine. A eux, à tout le monde, «Tay Tay» conte sa légende impeccable où elle s’admire modifier le cours du siècle à force de batailles livrées au nom de causes incontestablement nobles: sauvant l’industrie en faisant plier Apple ou Spotify lors d’un bras de fer engagé pour la juste rémunération des artistes par les majors du streaming musical, ou œuvrant pour que recule le sexisme et qu’advienne l’égalité des sexes.

«Good girl gone bad»

Derrière cette mise en scène millimétrée de laquelle jamais rien d’inattendu ne transparaît, on s’épuise à tâcher de découvrir un peu de la femme dissimulée derrière l’idole fabriquée. Et puis ça a lieu l’été dernier quand «Swifty» remporte son procès contre un DJ reconnu coupable de l’avoir sexuellement agressée. Apparaissant émue, la jeune femme dit sa fierté «d’aider à faire entendre les voix de celles qui devraient aussi être écoutées». Et nous soudain d’apercevoir chez elle quelque chose comme une fragilité. Une vulnérabilité depuis soigneusement gommée, exactement comme si elle n’avait jamais existé, maintenant que sort Reputation, album pop né d’une logique industrielle froidement élaborée.

Celle qui se rêvait autrefois en «nouvelle Shania Twain» s’y montre cette fois intraitable, selon la stratégie éculée dite «Good girl gone bad», où les gentilles filles d’hier se rebellent et règlent leurs comptes poings serrés. Basses vrombissantes, sound design agressif, présence sur «End Game» du rapper culte Future et de l’adoré Ed Sheeran pour caution cool et «street», Reputation voudra plaire à la terre entière, s’assumant en superproduction hollywoodienne spectaculaire et creuse à la fois, où la voix même de Swift sonne à ce point impersonnelle qu’elle pourrait tout aussi bien appartenir à une autre. Lucide, la star s’en amuse d’ailleurs dans les dernières secondes du single «Look What You Made Me Do», déclarant: «L’ancienne Taylor Swift ne peut pas répondre au téléphone… Parce qu’elle est morte.»


Taylor Swift, «Reputation» (Universal Music).