World. Tcheka. Lonji. (Lusafrica/Musikvertrieb)

Il est des arbres qui annoncent une forêt. Regardez cette dame, jupe droite pas fendue du tout, qui marche pieds nus sur les scènes du monde. Elle s'appelle Cesaria Evora. Reçoit trois heures par jour en son salon capverdien les mendiants insulaires, les entrepreneurs en faillite, les curetons qui minaudent pour lui soustraire quelques billets froissés. Cesaria a si bien gagné sa vie, ces dernières années, qu'elle a enrichi son producteur. Un Capverdien de France, ancien cheminot de la SNCF, qui en a profité pour mettre au jour d'autres trésors, enfouis dans un archipel de deux millions d'habitants, de sel concassé et d'embruns secs.

Teofilo Chantre, Bau, Lura et, par extension, des lusophones d'Angola (Bonga), et des Noirs d'Atlantique. Depuis vingt ans, le label Lusafrica a accumulé plus de musique grisante que nos discothèques encombrées ne peuvent en contenir.

Il faudra serrer encore, pourtant. Pour un jeune homme en sandales. De 34 ans. Un guitariste qui affiche aujourd'hui son troisième album de mémoire. Une petite galette pernicieuse qui ne vous soulève pas d'un coup, mais vous tenaille à la déloyale, dans les revers de son lyrisme. Tcheka est né Manuel Lopes Andrade. Il a exercé tous les métiers possibles (dont cameraman de télévision), a appris à tirer les cordes sous les coups d'archet de son père violoniste et aurait pu finir talent de cabaret dans les travées de la capitale Praia. Sauf qu'une île jouit de ports. Qui invitent au voyage.

Son troisième album, Lonji, donne envie de retrousser le temps. Revenir aux premiers. Et, surtout, à Nu Monda, une fresque théâtrale, dramaturgique, où les guitares jouent les tragédiennes. En dégainant une ancienne danse africaine débauchée au Cap-Vert, la batuque, Tcheka a évité les langueurs monocordes de certains de ses compatriotes.

Le prodigieux guitariste, chanteur de vertige, installe une écriture tendue, déchirée même. Lonji, dans un portugais maritime, dessine des réalismes magiques, des histoires de pendu et d'amants. Le bonhomme se laisse ici produire par une star brésilienne, le chanteur Lenine, dont l'intervention se résout en une amplification subtile des qualités du compositeur. Et elles abondent. Rien ne vient, dans cet album qui respire à des sommets dont la chanson francophone ne fait que rêver, perturber l'imaginaire de Tcheka.

Des vidéos de lui parcourent Internet. Elles disent l'avenir d'un musicien acteur, d'une aura qui s'épaissit. On est là au cœur de l'épopée noire, avec accordéon, trompette et tambour battu, que nulle frontière ne cerne. Tcheka est un autre Chico Cesar, un futur João Bosco, des Brésiliens oui, sans hasard.

Une poétique qui sert entière la musicalité, des aisances qui défient les clichés, une originalité qui ne s'assène pas. Il raconte les destins désossés d'un vieillard qui en veut aux jeunes pour leur manque de manières, d'un pochard qui ne retrouve plus la route de son lit. Rien d'excessif. Juste l'un des deux ou trois plus beaux albums de cette année qui s'alite.