Le plus bel homme de Russie goûte à l’éternité devant le photographe. Il adore ça, fixer l’écume au loin, rêver au vu de tous. C’est Anton Tchekhov à Yalta, un jour de 1900. Il n’a pas quarante ans, un succès auprès des femmes qui n’a d’égal que sa réussite littéraire, une aisance insensée. Dans un fauteuil abricot, Georges Banu parle de cet ardent tempéré par la mélancolie comme d’un compagnon énigmatique, électrique quand il s’agit de saisir le ridicule d’une situation, inflammable devant les yeux noirs d’une actrice, volage, mais profond, révolutionnaire, mais sans le savoir.

Georges Banu l’aura poursuivi, l’auteur des Trois Soeurs, d’Oncle Vania, de Platonov. Sur les scènes de toute l’Europe, de Moscou à Milan, l’essayiste et écrivain né en Roumanie fréquente depuis presque un demi-siècle ce Tchekhov adulé, cet ambigu magnifique, ce trop aimant aussi que la mort trousse - il meurt à 42 ans, en 1904, rongé par la tuberculose. Pour rien au monde, il ne manquerait La Mouette* ressaisie par Thomas Ostermeier à l’affiche du Théâtre de Vidy depuis vendredi.

«Alors, whisky?» A l’heure du goûter, Georges Banu a des largesses de mandarin malin, dans son appartement parisien. Des vies de théâtre, ce professeur d’université admiré sait l’envers et les replis. Qu’ils dévoilent les mécanismes d’une révolution esthétique ou témoignent d’une sidération devant un acteur de Nô, ses livres sont à son image: ils élargissent le spectre de la scène, ils traquent l’accident pour faire apparaître une vérité. Tchekhov, il l’a dans les veines. Alors, quand René Zahnd, l’ancien directeur adjoint du Théâtre de Vidy, lui propose d’écrire son Tchekhov, il s’emballe. Il faut dire que la collection «Le Théâtre de ...» lancée par le dramaturge lausannois et la traductrice Hélène Mauler a tout pour lui plaire. Son principe? Une figure de la critique est appelée à revivifier un auteur canonique, à le rendre moins vénérable, plus accessible.

Le Tchekhov de Georges Banu est tranché, en ce sens il tient sa promesse. Il choisit un angle: La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Soeurs et La Cerisaie, soit les quatre dernières pièces de l’écrivain-médecin, qu’il définit comme sa «tétralogie». Et il montre à partir de ce territoire comment le ravisseur d’âmes opère un renversement dramaturgique qui permettra à Constantin Stanislavski de mener une révolution esthétique à la tête du fameux Théâtre d’Art de Moscou. «Allez Georges, va pour le whisky, et parlons révolution.»


Georges Banu: «C’est dans sa «tétralogie» que Tchekhov met fin à la toute puissance du protagoniste, celle qu’on observe par exemple chez Ibsen. Il n’y a pas de petits personnages chez lui. Il invente en somme le théâtre choral, démocratique. Et c’est parce que le premier metteur en scène de La Mouette en 1896 à Saint-Pétersbourg n’a pas compris ce changement radical que le spectacle est un échec. Il monte la pièce à l’ancienne, avec une actrice-vedette qui ne saisit pas que ses partenaires ont la même importance qu’elle. Notez qu’ils ne répètent que quatre jours, ce qui paraît aujourd’hui insensé, mais qui est la règle à l’époque.


Qui va alors imposer La Mouette? 

C’est Constantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch Dantchenko au Théâtre d’Art à Moscou en 1898. La Mouette leur permet de mettre en oeuvre une révolution qui va influencer tout le théâtre au XXe siècle: il n’y a plus de vedette, tous les acteurs sont sur le même pied, ils doivent faire un travail en profondeur notamment sur leur vécu pour trouver une vérité d’interprétation. Stanislavski obtient ce luxe qui paraît alors inconcevable: du temps pour répéter, seule condition pour échapper aux routines de jeu qu’il abhorre.

Tchekhov est le contemporain de Dostoïevski, cet écrivain qui fore les bas-fonds, mais aussi de Léon Tolstoï dont l’oeuvre paraît traquer Dieu. Quelle est sa distinction? 

Il fait un théâtre à l’horizontale, à hauteur d’homme, en médecin. Il ne scrute pas le ciel, mais les coeurs. Il n’est pas seulement réaliste pourtant. Parmi les auteurs qu’il chérit, il y a Guy de Maupassant et Maurice Maeterlinck. Il se sent proche de son symbolisme. La Mouette raconte ainsi la débâcle du jeune poète Kostia, celle de Nina qui ne sera pas l’actrice qu’elle rêvait. Mais elle constitue aussi une parabole sur l’émergence de l’art. L’originalité de Tchekhov, c’est ce tressage de discours, réaliste, historique au sens qu’il saisit la mue d’une époque, et symbolique.


Il y a un autre Tchekhov, avant celui de la fameuse tétralogie, qui est célébré très jeune pour ses nouvelles et ses comédies en un acte. Ce théâtre des débuts ne vous intéresse-t-il pas? 

Tchekhov possède un don d’observation extraordinaire. Il disait volontiers: «Donnez-moi un cendrier et je vous écrirai une nouvelle.» Son ami, le critique Souvorine, s’inquiétait d’ailleurs qu’il gâche son talent. Ses premières pièces relèvent de cette facilité. Elles imitent le vaudeville français qui est alors très en vogue en Russie et elles sont souvent mécaniques. Il y a des exceptions dans cette période, Le Chant du cygne par exemple où un vieil acteur oublié dans un théâtre se raconte à travers ses rôles. Ou Sur la grand route, texte qui plonge dans le quotidien de sans-abri gorgés de vodka. La pièce est censurée et oubliée dans un tiroir. C’est le metteur en scène Klaus Michael Grüber qui va la révéler dans les années 1980.

Quel rapport les Russes entretiennent-ils avec cette oeuvre à partir de 1917? 

Les avant-garde soviétiques honnissent ce «vieux théâtre.»  Maïakovski y va de sa diatribe: «Ils sont quarante sur le divan/Tantes Mania/Tontons Vania/Mais nous n’en avons pas besoin/Nous les avons à la maison.» Mais quand le réalisme-socialiste s’impose comme dogme, Tchekhov revient en grâce. Pendant la Seconde guerre mondiale, il est l’auteur patriotique par excellence. Les Russes se retrouvent en lui. Il va alors être identifié au régime, jusqu’à ce que des artistes contestataires le retournent contre le système.


Qu’est-ce qui est à l’origine de ce renversement?

Après la guerre, Luchino Visconti, Jean-Louis Barrault, Laurence Olivier assurent à Tchekhov un nouveau retentissement en Europe occidentale. Aiguillonnés par cette vague, des metteurs en scène russes dissidents vont s’employer à montrer un autre Tchekhov. Je me rappelle avoir vu Les Trois soeurs au Théâtre de la Taganka à Moscou, dans une mise en scène du grand Iouri Lioubimov. A la fin, les personnages criaient dans un élan d’espoir: «A Moscou, à Moscou...» Les portes du théâtre s’ouvraient alors sur des poubelles géantes. Comment mieux dire le leurre du communisme?


Tchekhov affirme que ses grandes pièces sont des comédies. A quoi tient son comique?  

Les deux lieux qu’il fréquente avec le plus de ferveur sont les cimetières et les cirques. Il n’est pas comique au sens de Feydeau, il ne juge pas non plus ses personnages, ne les réduit jamais à des fantoches. Son comique est plus subtil et parfois farceur. Songez à ce personnage qui dans La Cerisaie a perdu son argent dans la doublure de sa veste. Ses lettres de Yalta témoignent de ce même mélange, une tristesse et une autodérision. Il lui arrive de s’adresser à sa future épouse, la comédienne Olga Knipper, en la traitant de «petit cornichon.»


Dans les grandes smalas tchekhoviennes, les enfants meurent à peine nés ou sont absents. Comment interpréter ce vide?

Tchekhov nous parle d’un monde en voie d’extinction qui ne possède pas les ressources pour se régénérer. C’est sa vision, son sens de l’histoire aussi. Il ne dit pas que tout est fini, mais il estime que ce n’est pas à lui de désigner ce qui arrive. Tchekhov est très sensible à la nature, à la manière dont les hommes la maltraitent. Pensez à ce personnage qui décrit l’assèchement d’un lac. En écologiste avant l’heure, Tchekhov s’inquiète de l’extinction généralisée.


 Il aime poser pour les photographes. Que nous disent ces portraits? 

Ce qui me frappe, c’est son consentement au monde. Sa manière de poser, c’est-à-dire de nous regarder, c’est peut-être son plus beau legs. Il s’y montre proche de nous, son sourire témoigne d’une attention, mais aussi d’une distance. L’oeuvre est à son image: elle n’est pas seulement ironique, pas seulement lyrique. Elle est entre les deux. J’ai envie de dire «Tchekhov mon prochain.»

Anton Tchekhov, Georges Banu, éditions Ides et Calendes, collection Le Théâtre de, Lausanne; 114 p.

*Georges Banu présente au Théâtre de Vidy «Anton Tchekhov» et «Le Théâtre et la peur» (Actes Sud) autour de Thomas Ostermeier, ve 4 mars à 18h.