Essai

Pour Tchouang-tseu, la langue peut être l’instrument de notre liberté

Jean François Billeter publie des «Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie» ainsi qu’une version remaniée de «L’Art chinois de l’écriture». Rencontre avec ce sinologue, qui fut le fondateur de l’Unité des études chinoises à l’Université de Genève

Samedi Culturel: De quoi parle Tchouang-tseu?

Jean François Billeter: Il s’intéresse à la réalité, à ce que nous vivons. Il s’observe, il observe les autres, et ce qu’il observe m’intéresse moi-même au plus haut point. Je ne me contente pas d’étudier ce philosophe comme un objet et de reconstituer ses idées, comme le font habituellement les spécialistes de l’histoire de la pensée. J’examine les mêmes phénomènes que lui. Nous sommes là, côte à côte, en train de regarder les mêmes choses. Il se crée une triangulation. Il m’aide à voir, nous comparons nos vues, je lui emprunte certains termes, mais je développe aussi mon propre langage pour décrire les phénomènes qui sont en cause.

De quoi sont faits ses textes?

Il y a une grande variété de formes dans le Tchouang-tseu. Les dialogues prédominent, et sont très déconcertants. Ce ne sont pas des dialogues convenus entre un maître et un disciple, dans lesquels le premier amène le second à progresser dans une voie tracée d’avance, mais des dialogues aventureux où un personnage exerce tout à coup sur l’autre une influence profonde, provoque un retournement, voire une conversion. Ils ont une charge dramatique très particulière.

Quelle est aujourd’hui, en Chine,la place de Tchouang-tseu?

Tant que le dogme marxiste a prévalu, Tchouang-tseu a été condamné comme un penseur qui se détourne des problèmes sociaux et politiques, de l’engagement. Il est remis à l’honneur aujourd’hui, mais toujours dans la même idée, comme le philosophe d’une liberté purement subjective, dégagée des liens sociaux. En le remettant à l’honneur, on remet au goût du jour les poncifs de l’interprétation traditionnelle et l’on n’avance pas. Or certaines analyses des textes de Tchouang-tseu que je propose vont tout à fait à l’encontre de cette tradition.

Vous publiez des «Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie» et une version remaniée de l’«Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements». Or, dans le dernier chapitre de ce dernier livre, et dans les «Notes», un pas politique est franchi…

C’est l’aboutissement d’un processus large et lent. Dans L’Art chinois de l’écriture première manière, il y avait une idéalisation de la calligraphie et donc une idéalisation du monde chinois. Depuis, j’ai évolué. La calligraphie m’est toujours aussi précieuse, mais une distance s’est installée. J’en vois les limites et elle me donne un sentiment d’enfermement, alors même qu’elle est aujourd’hui, notamment en Chine, l’objet d’un culte, dont elle a d’ailleurs toujours été l’objet dans la Chine impériale. Cette réflexion a introduit une dimension critique dans ma position, nourrie également par l’étude de Tchouang-tseu.

Nous en arrivons à ce nouvel éclairage politique, à cette idée qu’il y a peut-être chez lui de quoi concevoir de façon nouvelle l’individu, ou le sujet, dans le contexte chinois d’aujourd’hui.

Oui. C’est une suggestion que je fais dans les Notes, pour prolonger des discussions que j’ai eues avec des collègues chinois. Je propose une modification à apporter à une certaine conception chinoise traditionnelle du sujet afin qu’elle puisse devenir un point d’appui pour la liberté politique. Cela fournirait un point d’appui interne, plus convaincant pour certains, ou plus naturel, que des idées d’origine occidentale. Il s’agit de ce que Wittgenstein appelait «ein Gedankenexperiment» – d’un jeu, si l’on veut, mais d’un jeu sérieux.

C’est aussi le ferment d’une réponse au discours chinois actuel…

Oui. Le régime actuel fait grand usage de l’idée de «culture chinoise traditionnelle», expression qui désigne en réalité, selon moi, «culture chinoise d’époque impé-riale». Cette propagande est évidemment politique. Il s’agit de convaincre les Chinois, et le reste du monde par la même occasion, que la Chine a ses propres valeurs et ses propres conceptions, et que ceux qui veulent y introduire des conceptions d’origine occidentale font fausse route. Il s’agit encore d’isoler les Chinois du reste du monde. Pour moi comme pour d’autres, il s’agit d’étudier cette «culture chinoise traditionnelle» de façon critique. C’est ce qu’il faut faire pour se donner une chance de la comprendre – et de contrer le discours officiel dans ce qu’il a de purement idéologique.

Quelles sont les idées qui, chez Tchouang-tseu, ouvrent ces pistes?

Je trouve chez lui une conception du langage qui pourrait jouer un rôle. Il montre que le langage nous asservit, mais qu’il peut être aussi l’instrument de notre liberté, dans nos rapports avec les autres. Cette analyse de la double fonction du langage a complètement disparu de la pensée chinoise après lui. Elle mérite d’être remise en évidence aujourd’hui. Il y a aussi son intérêt pour les phénomènes d’apprentissage, par exemple. La conquête de l’autonomie passe aussi par les apprentissages. Il est très attentif à nos différentes formes d’action, notamment à certains actes efficaces que nous accomplissons parfois sans savoir comment. Cela peut se produire dans un dialogue, par un mot qui a soudain sur quelqu’un d’autre un effet fulgurant. Cela peut prendre bien d’autres formes. J’ai formulé à ce propos des idées qui sont les miennes plutôt que les siennes mais qui sont indispensables, je crois, pour comprendre de quoi il parle.

Certains s’étonnent que l’on puisse accorder une telle importance à des textes anciens et souvent difficiles, d’ailleurs peu nombreux. Mais quand on les lit bien, ils ouvrent des perspectives étonnantes – et parfois précieuses, je crois. Ils sont aussi d’une grande force, littérairement parlant.

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