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Le journaliste Ted Conover dans ses habits de gardien de la prison de Sing Sing, au nord de New York.
© Jennifer Klein

Littérature 

Ted Conover: «Le journalisme est attaqué, mais il ne cède pas»

Le baroudeur américain est un des piliers du Nouveau journalisme, au croisement entre journal de voyage, reportage et récit anthropologique. Son livre sur la prison de Sing Sing, qui a fait date, vient d’être traduit en français, et il est l’invité du «Temps» au Salon du livre de Genève la semaine prochaine

Il a passé quatre mois à embarquer clandestinement d’un train à l’autre avec les Hobos, ces marginaux itinérants, vagabonds du rail qui font partie de la légende américaine; il a accompagné des migrants mexicains illégaux d’un côté et de l’autre des barbelés de la frontière; il a été chauffeur de taxi et journaliste localier à Aspen, la station chic et déjantée du Colorado; il a été inspecteur pour le Département américain de l’agriculture dans un abattoir industriel et passé dix mois comme gardien de prison à Sing Sing, la célèbre prison de l’Etat de New York: le journaliste américain Ted Conover a vécu de nombreuses vies «sous couverture» depuis ses études d’anthropologie, dont il a tiré des livres et de longs récits qu’il publie dans des titres aussi prestigieux que Harper’s Magazine, le New Yorker ou le New York Times Magazine.

Deux de ses ouvrages ont déjà été traduits en français, sur les clandestins mexicains (Les Coyotes, Editions du Globe, 2015) et sur les Hobos (Au fil du rail, un reportage, Editions du Sous-Sol, 2016). Mais la parution en français de New Jack, dans la peau d’un gardien de prison, aux Editions du Sous-Sol, est un petit événement, tant l’ouvrage finaliste pour le Prix Pulitzer en 2001 et lauréat du National Book Critics Circle a fait date aux Etats-Unis (Le Temps en avait parlé à l’époque), devenant instantanément un classique du Nouveau journalisme, ce reportage d’immersion et d’empathie au long cours dans lequel l’auteur se met en scène.

Le droit de savoir

«Je voulais amener les lecteurs dans la prison, et ils n’y viendront pas s’il n’y a pas un narrateur amical. Il ne s’agit pas de me mettre en scène moi, pour faire le héros… Je voulais que les lecteurs fassent vraiment la connaissance des personnes que j’ai rencontrées. Je suis dans l’histoire, mais elle ne parle pas de moi», explique le journaliste aventurier depuis son bureau de l’Université de New York par Skype.

C’est après avoir essuyé plusieurs refus de l’administration que Ted Conover a compris qu’il devrait se faire embaucher pour enquêter à Sing Sing. «On paye pour ces prisons, un journaliste devrait pouvoir y entrer, et le public savoir ce qui s’y passe.» Presque deux années se sont écoulées entre l’examen qu’il a dû passer, et le début de sa formation comme «agent correctionnel».

Lire aussi: La machine à incarcérer américaine

Le livre raconte ses débuts comme «New jack» – le surnom donné aux nouveaux gardiens de prison par les anciens –, les relations entre surveillants et détenus, la peur d’être affecté dans certains quartiers difficiles de la prison, la violence des situations entre ceux qui ont le pouvoir et les autres. Pas d’angélisme, pas de jugement, mais le récit profondément humain et à la première personne de l’agent Conover, payé 23 824 dollars par an pour être le mandataire d’une société qui recourt massivement à l’enfermement comme système de contrôle social – les Etats-Unis incarcèrent dix fois plus que la Grande-Bretagne.

Livre censuré en prison

Et ce récit est saisissant. «Ca m’a toujours tué de voir à quelle vitesse le criminel passe du statut de méchant pendant son procès à celui de victime une fois qu’il est en prison, si on écoute les gens. Nous, les surveillants, ça nous met hors de nous, car c’est nous les gentils», lui confie un gardien. Au hasard des couloirs sans caméra qui permettent aux surveillants de punir des détenus non coopératifs, des extractions de cellules plus ou moins brutales, des contrôles administratifs absurdes ou des tapages organisés par les détenus qui guettent la moindre défaillance de leurs gardiens, se dessine l’image tout en nuances d’un pénitencier vieillot et dangereux dont les gardiens sont prisonniers autant que les détenus.

Le livre unanimement acclamé en 2001 a longtemps été censuré dans la prison: avant que les détenus qui l'avaient commandé ou reçu en cadeau puissent l'avoir en mains, l'administration en retirait des pages jugées sensibles, dont celles qui racontent les méthodes enseignées aux gardiens pour mater une rébellion.

Le journalisme «incognito» est devenu une des marques de fabrique de Ted Conover, qu’il enseigne aujourd’hui à la New York University, aux côtés du reportage littéraire. «C’est une identité double, vous devez quitter votre bulle et vous explorez une nouvelle partie de vous-même, jusqu’où vous êtes capable d’aller, pour que le lecteur puisse aussi le ressentir». Mais ce sont surtout ses méthodes d’immersion au long cours, son empathie avec ses personnages et sa narration à la première personne qui ont influencé la façon de faire du journalisme aux Etats-Unis – il y a d’ailleurs consacré son dernier livre, Immersion, un guide destiné à tous ceux que tente son journalisme à mi-chemin entre récit de voyage, mémoire et reportage anthropologique.

Le roman comme modèle

«Bien sûr, le journalisme consiste avant tout en des faits bruts, issus de la réalité. Mais des histoires vraies peuvent se raconter comme des histoires, lorsqu’on s’attache aux personnages, à l’intrigue, à la complexité d’une situation, à un environnement, à une atmosphère». Le pas entre journalisme et littérature s’effectuant d’autant plus facilement qu’écrire un article se dit to write a story en anglais. «J’apprends beaucoup quand je lis des romans, les romanciers sont de meilleurs raconteurs d’histoires.»

Le «journalisme de la lenteur», le «reportage littéraire», le «nouveau journalisme»: les expressions abondent pour décrire cette façon de raconter le monde en profondeur défrichée par Truman Capote, et portée par Tom Wolfe, Barbara Ehrenreich ou Jon Krakauer parmi beaucoup d’autres. «Je vois dans le métro des gens qui lisent de plus en plus de longs textes sur leurs téléphones. Il y a une crise de la presse écrite, le journalisme est attaqué, mais il ne cède pas. On n’abandonne pas l’idéal de la vérification des citations, des faits. On conserve des valeurs traditionnelles, même avec de nouveaux modes de narration. Un des avantages des médias électroniques est que vous n’êtes pas limité par la longueur.»

Communauté autarcique

Le prochain sujet de Ted Conover? Une plongée dans le monde des off grid, dans une communauté de petites gens qui vivent en autarcie, loin des réseaux urbains. Volontaire dans une association sur place, il y a passé les vacances de Noël, y retourne une semaine par mois et y retournera cet été. «Dans un pays où le président refuse de dialoguer avec les grands médias, et où les gens ne lisent plus de journal, il est important que nous montrions à ceux qui ont voté pour lui que nous les écoutons et qu’ils sont importants.»

Lire aussi: Jonathan Dee traque une Amérique aux abois


Ted Conover, «NewJack. Dans la peau d'un gardien de prison», traduction de l'anglais (américain) par Anatole Pons, Editions du sous-sol, 464 p.

Ted Conover participe samedi 28 et dimanche 29 avril au Salon du livre de Genève


Le journalisme incognito à l'heure des médias sociaux

Une question pratique se pose lorsqu'on lit les aventures de Ted Conover en prison ou dans un abattoir: comment le journaliste connu a-t-il pu passer les barrières de la sélection, les entreprises ne vérifient-elles donc pas le passé de leurs candidats? D'abord les réseaux sociaux n'existaient pas à l'époque de son embauche à Sing Sing, ensuite, l'administration se contente apparemment de contrôler le casier judiciaire et le dossier bancaire des candidats, qu'elle est bien contente de trouver. Un journaliste de Mother Jones s'est aussi introduit dans une prison incognito il y a deux ans, en l'occurrence une prison privée, lui avait auparavant effacé ses compes sociaux (Facebook et autres) et prié pour qu'il n'y ait pas de contrôle sur son nom dans Google: mais «l'administration n'est pas aussi avancée numériquement qu'on croirait, et la pénurie de gardiens est telle qu'il a tout de suite été pris, en 10 jours» explique Ted Conover avec un peu d'envie dans la voix, lui qui a dû attendre 2 ans pour être formellement accepté!

Les juristes de Harper's lui avaient demandé de ne pas recourir à un alias pour se faire embaucher comme inspecteur dans un abattoir: Ted Conover a alors utilisé son véritable nom complet, Frederick Conover. Là encore, l'affaire est passée comme une lettre à la poste.

Se faire passer pour qui on n'est pas est aussi un exercice que Ted Conover propose à ses étudiants. Parmi ses étudiants undergrad, une jeune femme d'origine iranienne a revêtu le foulard de sa mère et s'est promenée dans les rues de New York le jour de la  Saint-Patrick, s'attirant regards et remarques désobligeants voire violents. Le journalisme sous couverture, c'est aussi au coin de la rue.

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