A Téhéran, en taxi, on dépasse les pasdarans

Fable Interdit de tournage, Jafar Panahi désobéit avec «Taxi Téhéran», un impromptu brillant

En décembre 2010, les autorités iraniennes condamnent Jafar Panahi à 6 ans d’emprisonnement et 20 ans d’interdiction de faire des films, d’avoir des activités politiques, de voyager ou de donner des interviews. Son crime? Il a participé aux manifestations qui ont suivi la réélection controversée d’Ahmadinejad en 2009 et assisté à la cérémonie organisée en mémoire d’une jeune manifestante tuée…

Sous la pression internationale, le cinéaste est relaxé et assigné à résidence. Il ne se mure pas pour autant dans le silence. «Un proverbe iranien dit: «Si vous ne pouvez pas passer par la porte, passez par la fenêtre», s’amuse-t-il. En 2011, contournant la censure, il réalise dans son salon Ceci n’est pas un film, pour dire à la première personne que le combat continue.

En 2013, Jafar Panahi récidive avec Pardé (Closed Curtain). Ce deuxième film clandestin est un huis clos inscrit dans une maison aux rideaux tirés sur les bords de la mer Caspienne. Enfin, en février de cette année, Taxi Téhéran lui vaut l’Ours d’or du meilleur film au Festival de Berlin.

Une fleur pour les cinéastes

Pour ce nouveau pied de nez aux juges et aux censeurs, Jafar Panahi a coiffé une casquette de chauffeur parisien et pris place derrière le volant d’un taxi.

Il a pour clients un nain qui vend sous le manteau des DVD occidentaux, un homme blessé dans un accident de moto et sa femme en larmes, deux vieilles dames et leurs poissons rouges, sa nièce Hana, une avocate portant une brassée de roses…

Avec une virtuosité sidérante et des moyens minimalistes, Jafar Panahi reconduit l’ambivalence du réel et de la fiction inhérente au cinéma iranien. Tourné clandestinement avec des acteurs non professionnels dont les noms ne sont pas divulgués, Taxi Téhéran est à la fois une parabole de la société iranienne et un commentaire sur l’œuvre du cinéaste.

L’avocate offre une fleur aux «gens du cinéma accusés de misérabilisme». Un client a l’impression de voir rejouer la dernière scène de Sang et Or. Et Hana renvoie à la petite Razieh du Ballon blanc: elle révèle la vérité.

Miss Je-sais-Tout récite le catéchisme du cinéma commercialisable tel que la maîtresse d’école l’enseigne: pas de misérabilisme, pas de femmes non voilées, pas de cravates pour les gentils et autres diktats que la réalité récuse sans cesse et dont Panahi, avec sagesse et malice, pointe l’absurdité. L’ancien voisin était-il méchant? Non, et pourtant, il portait une cravate…

Les derniers passagers du taxi de Jafar Panahi s’introduisent subrepticement tandis que le taxi est à l’arrêt et que le chauffeur est sorti rendre un portefeuille. Des voleurs? Plutôt des Gardiens de la révolution islamique. Ils fouillent, renversent la caméra. L’écran vire au noir.

Il n’y a pas de générique, juste un carton: «Le Ministère de l’orientation islamique approuve le générique des films non commercialisables. Malgré mon souhait le plus profond, ce film n’a pas de générique.» Le courageux Jafar Panahi est la lumière et l’honneur du cinéma iranien.

VVVV Taxi Téhéran, de et avec Jafar Panahi (Iran, 2015). 1h22.