Portrait

Teju Cole, 50 nuances de Charlie

Teju Cole a décidé de ne pas se rendre à la soirée de gala de l’association PEN America qui se déroulait ce mardi 5 mai à New York, en hommage à Charlie Hebdo. L’écrivain américano-nigérian estime pourtant être «un fondamentaliste de la liberté d’expression»

Teju Cole, auteur américano-nigérian, a décliné la soirée de gala de l’association PEN America en hommage à «Charlie Hebdo» qui se déroule ce mardi

Il dit pourtant être «un fondamentaliste de la liberté d’expression»

A l’autre bout du fil – Teju Cole nous appelle de New York – la voix est posée, les mots choisis avec soin. «S’il y a une chose que je peux dire, c’est que je sais ce que veut dire perdre subitement quelqu’un qui vous importe dans une attaque. Je connais cette stupeur, cette douleur.» Il s’interrompt, n’a pas peur du silence, puis reprend: «J’étais à New York lors du 11-Septembre. J’étais au Kenya lors de l’attaque des shebab [en septembre 2013 à Nairobi, à la suite duquel il a rendu un poignant hommage au poète ghanéen Kofi Awoonor, ndlr]. Ce qui s’est passé à Paris est une terrible tragédie. Mais je sais aussi que même si je le pense sincèrement, cela sera balayé par ceux qui ne sont pas d’accord avec ce que j’écris. Du coup, le débat devient impossible.»

C’est tout ce que Teju Cole nous dira, suite à sa décision de se retirer, avec cinq autres écrivains dont Michael Ondaatje et Peter Carey, de la soirée de gala de l’association PEN America qui se déroulait ce mardi 5 mai à New York. En cause: un hommage rendu à Charlie Hebdo. Le mois dernier, dans un message publié sur The Intercept, le site de Glenn Greenwald, il écrivait: «Je suis un fondamentaliste de la liberté d’expression, mais je ne pense pas que ce soit faire bon usage de cet espace de liberté et de nos engagements moraux que de célébrer Charlie Hebdo en particulier. […] Cette distinction semble être difficile à comprendre, et toute prise de distance avec le consensus autour de Charlie Hebdo est vue comme une forme de «soutien aux terroristes» […].»

Il écrit encore qu’il préférerait rendre hommage aux lanceurs d’alerte Edward Snowden ou Chelsea Manning, ou encore au blogueur saoudien Raif Badawi, qui «ont eux aussi payé cher leur courage, mais dont les idéaux sont bien plus progressistes que ceux de Charlie». Depuis, près de 200 personnalités du monde littéraire, dont Joyce Carol Oates et Junot Diaz, ont signé la lettre ouverte des six contestataires. A la fureur d’autres écrivains, en tête desquels Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques et ancien président de PEN America.

On peut admirer un écrivain, immensément. Ne pas être d’accord avec lui, mais accepter de se laisser ébranler par ce qu’il a à dire. Pour ceux qui le connaissent, la décision de Cole de ne pas participer au gala n’est pas une surprise; le 9 janvier, il publiait dans le New Yorker «Unmournable Bodies» (que l’on pourrait traduire par «des corps impossibles à pleurer»). Un texte dont il a refusé les demandes de traductions, venues d’Europe notamment. «Je sais que nous vivons dans un monde globalisé, mais je m’adresse à chaque fois à une audience particulière, explique-t-il au Temps. J’ai écrit spécifiquement pour le New Yorker. Si je devais m’adresser à une audience française, j’aurais formulé les choses autrement.»

C’est notamment en raison de ces choix-là que Teju Cole est un écrivain qui fascine. Peu connu de ce côté de l’Atlantique, il est en train de s’imposer comme une figure majeure de la littérature anglophone depuis la parution, en 2001, de l’éblouissant Open City. Littérature anglophone, plus qu’américaine. Car s’il est profondément New-Yorkais, il est aussi Nigérian. Né dans le Michigan en 1975, il a grandi dans le pays de ses parents; un pays et une capitale, Lagos, sur lesquels il jette un regard désabusé dans Every Day is for the Thief. L’écriture est brillante et ciselée dans les deux récits, qui racontent, de manière très différente, les déambulations d’un homme cherchant sa place dans le chaos urbain qui l’entoure.

Au-delà de ces romans, à la forme littéraire plus ou moins classique, Teju Cole utilise d’autres moyens pour jouer avec les mots et interpeller les consciences. La presse, donc; l’été dernier, il publiait dans le Financial Times un journal de son voyage à Ramallah pour assister à un festival de littérature. Twitter aussi, où il compte 183 000 followers. Il y a posté un journal en images de ce voyage dans une série intitulée Occupied. En 2012, il avait posté une série de tweets mordants sur la campagne virale Kony2012, dans le cadre de laquelle de jeunes Américains avaient plaidé pour une intervention militaire en Ouganda. «La justice n’est pas ce qui motive le Complexe Industriel du Sauveur Blanc. L’idée est de vivre une grande expérience émotionnelle qui valide le privilège.»

Ecrivain engagé, donc. Au risque de brouiller le message et d’amoindrir la charge littéraire de ses livres? «La tâche intellectuelle de tout écrivain est d’utiliser les mots pour participer au monde. Qu’il s’agisse d’un tweet ou d’un roman, vous le faites d’une manière réfléchie et créative. Et cette créativité est là pour ouvrir la porte à d’autres et les inviter à écouter. De l’écriture digitale, il dit apprécier «la gravité spécifique, différente de l’écriture littéraire. Son instantanéité m’intéresse», nous confiait-il l’année dernière à Berne où nous l’avions rencontré une première fois. Oui, Teju Cole connaît la Suisse. Il y a vécu six mois dans le cadre d’une résidence de la Literaturhaus Museumsgesellschaft Zürich et de la fondation PWG. «La première fois en quinze ans que je passais autant de temps loin de New York.» Lui qui n’avait que des «clichés» en tête, en connaissait les personnalités comme «les photographes René Burri et Robert Frank, ou Le Corbusier», a appris à l’aimer profondément. «J’ai trouvé les montagnes réconfortantes, comme une forme de protection.» Le séjour lui a inspiré un texte en hommage à l’écrivain afro-américain James Baldwin, auteur de l’essai Stranger in the village, publié en 1955 suite à des séjours à Loèche-les-Bains.

La Suisse, Cole l’a surtout «intensément photographiée». «J’ai gardé mes mots pour un travail sur le Nigeria. Et puis, la photographie m’intéresse au moins autant que l’écriture. Mais alors que je peux écrire une histoire assez vite, travailler sur des images me prend beaucoup plus de temps.» Celui qui a abandonné ses études de médecine pour se tourner vers l’histoire de l’art est aujourd’hui critique de photographie pour le New York Times. Solitaire, Teju Cole? «Je suis quelqu’un de très social. Mais j’ai également besoin d’être intensément seul.»

Every Day is for the Thief, Faber & Faber Fiction, 2014 (non traduit en français)

Open City, éditions 10X18, 2014

L’homme, qui a vécu à Zurich, dit de la Suisse: «J’ai trouvé les montagnes réconfortantes, comme une forme de protection»

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