Séries TV

Quand la télévision française faisait son chemin de fer

Alors que les Lémaniques rêvent de leur troisième voie ferroviaire, «La Princesse du rail», montrée sur l’ORTF en 1967, rappelle le temps des pionniers. Un feuilleton tragique et touchant.

Les Lémaniques ont eu leur cadeau de Noël. Même s’ils devront se montrer patients pour en froisser l’emballage. En signant, lundi 21 décembre, une convention commune, les cantons de Genève et Vaud, ainsi que les représentants fédéraux et des CFF, ont dessiné, au lointain, une troisième voie pour le tronçon Lausanne-Genève.

Il y a quelques mois, l’éditeur Koba Films éditait le beau feuilleton La Princesse du rail, qui résonne sympathiquement en cette nouvelle période d’effusions ferroviaires. Diffusé en 1967 sur l’ORTF, La Princesse du rail était inspiré du roman Les Chevalier du Chaudron, d’Henri Vincenot – lequel apparaît à la fin de l’histoire, et a participé à l’écriture de la série, avec Juliette Saint-Giniez et le réalisateur Henri Spade.

En 26 épisodes de 13 minutes, La Princesse du rail raconte le parcours d’Antoine Delorme, campé par Jacques Santi, un grand bonhomme connu plus tard par Les Chevaliers du ciel. Nous sommes en 1867, et Antoine, chauderonnier, s’enrôle, en Auvergne, sur le chantier d’un tronçon de la ligne Paris-Lyon-Marseille.

Loin du village, il découvre le monde du fer, l’idée du progrès, la fascination pour les machines à vapeur et les polémiques que provoque le nouveau transport: «Les campagnes se dépeupleront et les villes se rempliront d’êtres sans âme», déplore un sceptique. La fronde est menée par le colonel Duval (Jean Davy), ancien militaire gâteux et obsédé par sa haine du train: «Monsieur, votre chemin de fer annonce la faillite de l’humanité».

La Princesse du rail séduit par son écriture, une narration digne des grandes années de l’ORTF, à la fois dégingandée et chaleureuse. Le feuilleton a toutefois sa part tragique. La «Princesse» du titre, c’est Anunciata, la fille de Duval, qu’incarne Muriel Baptiste. Fille aussi, dit l’histoire, d’une princesse de Bohême. Bohémienne, donc, rebelle, et beauté farouche, souvent confondante de spontanéité mutine. Repoussée par Antoine, Anunciata se jettera sous le train. Snobée par le cinéma, Muriel Baptiste embellira notamment Les Rois Maudits en 1972, avant de se retirer. Elle s’est suicidée en 1995. Douloureux croisement de la fiction et d’une vie malmenée.

Antoine, lui, grimpera les marches qui conduisent au poste de commande des monstres d’acier et de charbon. Sa bousine, sa locomotive, il l’appelle Princesse. Chevalier du fer, ou esclave de ces «carcasses» ? Celles qui, dénonce Duval, feront que «le monde n’aura plus besoin de paysans, d’artisans, de penseurs (…) Ce sera la misère, le chômage, l’humiliation.»

Là encore, à l’heure des séquestrations de patrons d’entreprises délocalisées en France, La Princesse du rail acquiert comme une curieuse résonnance. Au-delà des intrigues, une fable avisée sur l’élargissement du monde, et sur une certaine panique économique – bien compréhensible, pour les victimes de certaines mutations brutales. Dans une scène, Antoine lance: «La vapeur, c’est la plus grande invention de tous les temps. Elle va supprimer les distances. Un jour, tu pourras serrer la main d’un Chinois, sans même avoir changé de train.» Son ami réplique : «Et qu’est-ce que lui dirai? Je parle pas chinois, moi.»

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