cinéma

La télévision italienne en accusation

«Videocracy» de l’Italo-Suédois Erik Gandini démonte avec lucidité et talent le pouvoir médiatique berlusconien. Documentaire ou film d’horreur?

Evidemment, «on sait déjà». Que n’a-t-on pas déjà dit, écrit et même filmé (Le Caïman de Nanni Moretti, Viva Zapatero de Sabina Guzzanti) sur le phénomène Berlusconi, de son empire médiatique à sa gestion contestée du pays en passant par sa prise de pouvoir parfaitement démocratique et ses casseroles judiciaires? Mais que pourrait donc apporter un documentaire de plus? Un regard, tout simplement. Extérieur, mais pas neutre pour autant. Loin d’un simple assemblage d’images informatives, Videocracy d’Erik Gandini raconte à sa manière 30 ans de déclin culturel, politique et moral italien. Et c’est saisissant. Au point qu’en Suède, où ce film est sorti en primeur, il a été qualifié de «film d’horreur de l’année».

Tout commence pourtant de manière bien innocente. A la fin des années 1970, les jeunes télévisons privées locales ont l’idée de capter l’attention du public avec des strip-teases amateurs improvisés. Pièce à conviction exhibée, une émission de vente/quiz minable sur Tele Torino, en vidéo noir et blanc. Une musique inquiétante et un commentaire en voix off du réalisateur lui-même enfoncent le clou: «La télévision du président était née.» Peu importe que ce dernier ne sera jamais nommé, qu’il n’ait pas inventé le concept, ni même qu’il n’était à l’époque pas encore propriétaire de la chaîne en question, juste d’une voisine milanaise. Un sentiment de malaise diffus s’est installé et on sait parfaitement de qui il est question.

Encore un émule de Michael Moore et Hubert Sauper, aux images documentaires à prendre avec des pincettes? Seuls les puristes et ceux qui pourraient se sentir visés s’en émouvront. L’Italo-Suédois Erik Gandini (lire ci-dessous), lui, assume la nature subjective et pleinement cinématographique de son travail. Et son film, aussi prenant que consternant, nous a convaincu du bien-fondé de sa démarche.

La suite saute directement à l’heure actuelle, où l’on fait connaissance de trois personnages-clé: Riccardo, aspirant vedette, Lele Mora, agent de stars, et Fabrizio Corona, paparazzo promu «people». Le premier, jeune mécanicien de banlieue qui vit encore chez sa mère, prépare depuis dix ans son saut de l’autre côté de l’écran, en s’inspirant de ses deux idoles, Ricky Martin et Jean-Claude Van Damme. Mais il joue de malchance, ou alors – c’est son analyse – la concurrence des «veline», ces filles plus ou moins dénudées du petit écran, est trop forte. Avec lui, on pénètre dans le monde des auditions, talk-shows, émissions de télé-réalité et autres divertissements dont la vulgarité n’étonnera que ceux qui n’ont jamais capté une chaîne italienne.

Pendant ce temps, le quinquagénaire Lele Mora savoure sa réussite dans sa luxueuse villa de la Costa Smeralda, en Sardaigne. Découvreur de talents et figure incontournable de la télé, cet homme tout en rondeurs est l’ami et le voisin Silvio Berlusconi, qu’il compare à… Mussolini, son idole à lui. Enfin, voici Fabrizio Corona, son ex-protégé: une tête brûlée qui semble avoir fait du dégoût de l’humanité un programme de vie. «Robin des bois moderne» (donc cynique), il revend ses clichés compromettants à ses propres victimes. Condamné à quelques mois de prison, il en ressort avec un corps bodybuildé et tatoué, un livre témoignage et des déclarations-choc qui le propulsent aussitôt vedette cathodique.

Quel lien entre ces personnages? La TV, bien sûr, miroir des goûts de son patron. Ce dernier ne figure dans ce film qu’à travers des moments choisis: défilé militaire aux côtés de Giulio Andreotti, exercice d’autosatisfaction devant la presse («j’ai réussi tout ce que j’ai entrepris»; «je consacre 50% de mon temps à l’Italie»), séance houleuse au Parlement européen, bain de foule, toujours bronzé et souriant. Sans oublier ce spot électoral ahurissant de 2008 où l’Italie entière entonne en chœur «Heureusement, il y a Silvio»…

Inutile d’en montrer plus. C’est dans le choix de ses protagonistes et un montage dialectique révélateurs du tableau d’ensemble que se reconnaît souvent le grand documentaire. Celui-ci décrit parfaitement ce qui est arrivé à l’Italie à partir du moment où une TV visant le plus petit dénominateur commun a pénétré dans tous les foyers et a fait main basse sur la culture populaire. Que cette décadence téléguidée et cet abrutissement consenti par la majorité aient donné naissance à une nouvelle forme de pouvoir, c’est incontestable. Quant à la suggestion que cette «vidéocratie» s’apparente au fascisme, à chacun d’en juger par soi-même.

Chercher à en apprendre plus sur les évasions fiscales de Mora et la damnation médiatico-judiciaire de Corona ne fait que confirmer leur statut de «créatures berlusconienne», purs produits d’une société qui a érigé le paraître, l’hédonisme, la corruption et la prostitution au rang de normes sociales tandis que le travail honnête est devenu vaguement honteux. Ne reste à ce «film de dégoût» lucide, dans la lignée de La dolce vita et du Fanfaron, plus qu’à conclure par trois données statistiques qui font mal: l’Italie pointe au 73e rang international pour la liberté de presse, au 84e pour l’égalité des sexes, tandis que 80% des Italiens avouent utiliser la TV comme principale source d’information...

VVV Videocracy, documentaire d’Erik Gandini (Suède/Danemark 2009). 1h25

Quant à la suggestion que cette «vidéocratie» s’apparente à une forme de fascisme, à chacun d’en juger

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