En Alfred Berchtold, Nicolas Bouvier voyait un humaniste selon son cœur, c'est-à-dire «cosmopolite mais surtout polyglotte»: ce Zurichois élevé à Paris et vivant à Genève depuis 1944 s'est consacré à l'histoire intellectuelle et artistique de la Suisse dans ses relations avec l'Europe. Quant à notre héros national, il n'a cessé de le fréquenter depuis l'enfance.

Samedi Culturel: Votre livre montre que Tell a inspiré de nombreux écrivains, peintres et historiens déjà bien avant que Schiller ne s'en empare. Comment l'expliquez-vous?

Alfred Berchtold: Cela fait partie des mystères de l'histoire: certaines figures comme Guillaume Tell se fixent dans la mémoire collective alors que d'autres sont oubliées ou n'intéressent plus que quelques spécialistes. Dans le cas de Tell, sa geste ne suffit pas à créer un archétype. Je suis persuadé qu'il n'aurait pas traversé les siècles s'il n'était pas l'emblème de la quête de liberté d'une communauté, celle qui s'exprime politiquement dans le serment du Grütli. Son histoire illustre aussi la dignité du paysan libre dans l'Europe féodale. Tell a enfin, à mon avis, bénéficié de ce nom court, cinglant comme la flèche qui va droit au but.

– Le résistant Tell est souvent devenu, surtout au XIXe siècle, une figure dont se réclament les révolutionnaires. Qu'a-t-il donc de révolutionnaire?

– Il tue le tyran! Il n'est donc pour moi pas du tout étonnant qu'on l'invoque lors des révolutions. Les anarchistes ont été les plus pressés de le montrer en exemple, notamment pour justifier des actes terroristes. Mais la tradition marxiste est tout autre. Engels et Trotski, notamment, sont «antitelliens»: ils condamnent l'acte terroriste individuel au nom de l'action commune. Plus généralement, des hommes de gauche refusent de se référer à une tradition qu'ils interprètent comme une résistance aux idées progressistes venues de l'extérieur.

– Pourquoi la Suisse primitive a-t-elle eu besoin d'«inventer» Tell?

– Le thème apparaît à un moment où la Suisse s'affirme sur la scène politique européenne, notamment et surtout en opposition à l'Empire des Habsbourg. Il n'est donc pas étonnant qu'on exalte avec Tell un passé de lutte pour la liberté censé légitimer les aspirations autonomistes de l'époque. Mais on prend bien soin de souligner aussi l'acte plus constructif, plus politique, du serment du Grütli: l'action des Suisses ne doit surtout pas paraître subversive, voire dangereuse, une interprétation que la figure de Tell prise isolément risque d'alimenter.

– Aujourd'hui, Guillaume Tell est devenu en Suisse, pour beaucoup, le symbole suprême du conservatisme. Comment expliquez-vous cette métamorphose?

– En partie par l'utilisation de l'image qu'en a donnée Ferdinand Hodler, où la main levée de Guillaume Tell semble dire «Non» et dont certains publicitaires usent à toutes les sauces. On lui a fait dire non à la Société des Nations, à l'arrivée des étrangers, etc. Face à cette avalanche récupératrice, les intellectuels sont devenus critiques ou ironiques. Ce n'est pas étonnant en période de relative sécurité. Mais lors de la dernière grande crise de notre histoire, durant la Seconde Guerre mondiale, Guillaume Tell a été très présent, dans la propagande officielle, mais aussi dans des pièces de théâtre et des livres qui interprétaient librement le mythe. Encore une fois, Tell ressurgit surtout dans les périodes critiques de l'Histoire. Récemment, il a été très présent, par Schiller réinterprété, lors de la chute du mur de Berlin.

– Hitler a-t-il aimé Guillaume Tell?

– Il a aimé le Tell de Schiller, qu'il cite dans Mein Kampf. Il a utilisé le thème helvétique «un seul peuple de frères» pour étayer ses visées pangermaniques. Après l'Anschluss, le texte a d'ailleurs été joué pour fêter l'événement. Mais quelques années plus tard, en 1941, Hitler s'est rendu compte qu'il avait une portée subversive et il l'a fait effacer des programmes des théâtres comme des écoles.

– Depuis plusieurs décennies, la question de l'historicité de Guillaume Tell n'est plus guère posée. La cause semble entendue: il sort d'une légende d'origine nordique. Vous-même, vous ne tranchez pas. Pourquoi?

– Je suis prêt à en découdre! Mais cela exigerait de longs développements. Cela m'intéresse à vrai dire moins que la force de l'image, la fécondité du thème. Mon but dans ce livre est de décrire un mouvement pluriséculaire dans lequel Tell, parfois oublié, réapparaît – universalisé par Schiller – sur tous les continents.

Alfred Berchtold donnera une conférence intitulée «Mes rencontres avec Guillaume Tell de la 8e à la 80e année», le 1er décembre à 18 h, auditoire Rouiller, Uni Dufour, à Genève.