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«Qui témoigne pour le témoin?»

La question de la restitution est au cœur de deux romans de cette rentrée littéraire, mais dans des registres bien différents. Hadrien Laroche lui consacre un roman brillant. Yannick Haenel suit les pas d’un Juste.

Genre: Romans
Qui ? Hadrien Laroche
Titre: La Restitution
Chez qui ? Flammarion, 258 p.

Qui ?
Qui ? Yannick Haenel
Titre: Jan Karski
Chez qui ? Gallimard, 188 p.

Chez qui ?

Ce qui a été infligé peut-il être réparé? Ce qui a été spolié, restitué? Cette question est posée, dans des registres très différents, par Hadrien Laroche et Yannick Haenel. Ce dernier rend hommage à un héros de la Résistance polonaise, Jan Karski. Alors qu’Hadrien Laroche clôt la trilogie commencée avec Les Orphelins (Allia, 2005) et Les Hérétiques (Flammarion, 2006) avec La Restitution, un roman au cœur duquel se trouvent à nouveau l’héritage, la filiation, la spoliation.

Le narrateur, Henri Berg, se trouve à Vilnius à l’occasion d’une conférence internationale sur la question des œuvres d’art volées aux Juifs pendant la dernière guerre. Il y retrouve un ami plus âgé, Herbert (dit Herb) Morgen­stern, mécène, banquier et grand collectionneur. Berg a préparé le terrain pour l’ambassadeur Mallarmé. Le jeune Henri sait, comme l’auteur, que «la diplomatie est un art des mains et des pieds» qui lui évoque celui du ski, un univers lisse et glacé, où les émotions sont comme congelées.

Dans une construction complexe, brillante, Hadrien Laroche intrique les formes de la spoliation. A la question des œuvres d’art, il ajoute un trafic d’enfants venus de l’Est, qui se joue dans la pension Mona Lisa où Berg est hébergé. Une jeune femme, Laetitia, s’occupe d’eux, réfugiée économique, dépouillée de son passeport, réduite à la servitude comme les orphelins. Berg, lui, ne cesse d’égarer ses pièces d’identité et son argent. Enfin, on apprend, au fil très habilement tissé du récit, que son père, Henry Berg, a été doublement privé de sa filiation, vers le haut et vers le bas. «Moi-même, dit le fils, je me sens le débiteur de la dette d’un homme qui n’est pas mon père. Entre les pères et les fils, il n’y a que des tractations. A chaque instant, il faut arracher la vie à la mort.»

Quand on est privé de la parole, on est aussi privé de la vérité, et inversement. Les figures qu’Hadrien Laroche met en jeu sont soumises à l’épreuve du silence et du mensonge. Les pères ne sont pas les fils de leur père ni les pères de leurs enfants «de seconde main». Ces lourdes questions, l’auteur les tient à distance avec élégance. Il avance rapidement, par bonds de côté dans le temps et l’espace, incises, digressions. Selon son habitude, il allège les propos les plus graves de citations cryptées, de scènes burlesques, de variations sur l’art de la peinture, celui de la boucherie ou des vêtements d’occasion. Il ne dédaigne pas les clins d’œil potaches aussi: l’assistant de l’ambassadeur Mallarmé s’appelle Raymond Roussel, et il a fait carrière en Afrique!

Cette légèreté brillante n’enlève rien à la gravité du propos. Avec son ami Herb, Henri évoque les entrepôts parisiens où les Allemands classaient avec un soin maniaque les objets spoliés, des plus modestes aux plus somptueux. Par un artifice typographique, il met en regard une analyse de La Leçon d’anatomie de Rembrandt avec une digression de Herb sur les tsitsits, les franges du châle juif. Le récit s’achemine pourtant vers un allégement. Il n’y a pas de restitution possible. Elle n’est même pas souhaitable. «En un certain sens, je me sens dépossédé de mes origines. […] Dans mon cas, la dépossession est une chance, un cadeau du ciel», dit Berg. Et il trinque à la vie.

«Je suis l’esclave des souffrances de mon père», lit-on vers la fin de La Restitution. Nous sommes les héritiers des morts qui nous ont précédés, bien au-delà de la lignée, semble dire Yannick Haenel. Il veut restituer sa place à un Juste, Jan Karski, catholique, résistant, «courrier du gouvernement polonais en exil». En 1942, les leaders juifs du ghetto de Varsovie le chargent d’un message à transmettre aux Alliés: «Si vous n’intervenez pas maintenant, disent-ils en substance, vous gagnerez peut-être la guerre, mais les Juifs d’Europe auront disparu. Nous sommes humains, nous faisons partie de l’humanité comme vous.» Et ils proposent diverses actions, demandent des armes, des bombardements de représailles.

Karski ne sera pas entendu. Toute sa longue vie, il portera ce poids. Il en a témoigné dans le film de Claude Lanzmann, Shoah. En 1944 déjà, il l’avait évoquée dans Story of a Secret State (Histoire d’un Etat secret). «Qui témoigne pour le témoin?» interroge Paul Celan en exergue du roman de Yannick Haenel, lequel assume ce rôle. D’abord en décrivant le témoignage de Shoah: les paroles, mais aussi les attitudes, les silences, les gestes. Karski raconte sa visite hallucinée au ghetto de Varsovie. Des décennies ont passé et il ne peut toujours pas en parler sans être anéanti. Ce chapitre est paradoxalement le plus fort. Puis Haenel élargit le champ en suivant l’autobiographie de Jan Karski, depuis son entrée dans la Résistance polonaise, en 1939. Le jeune officier accomplit des actions héroïques, subit des épreuves surhumaines, entre la Pologne et l’Europe. Une fois chargé du message des Juifs de Varsovie, il se démène pour rencontrer les décideurs: Anthony Eden, à Londres et même Roosevelt, en juillet 1943, à Washington. Il est reçu avec une indifférence polie. La suite est connue. Les ­Alliés ont choisi de ne pas savoir, de ne pas intervenir.

«L’extermination des Juifs d’Europe n’est pas un crime contre l’humanité, c’est un crime commis par l’humanité»: dans la troisième partie, Yannick Haenel entre dans la fiction, prend la parole au nom de Jan Karski, aujourd’hui décédé. Il s’appuie toujours sur des faits réels mais invente «des scènes, des phrases, des pensées». Il entre dans l’intimité de cet homme, imagine ses amours, ses sentiments devant un tableau de Rembrandt, Le Cavalier polonais. Lyrique, ce volet très troublant, gênant même, est le moins convaincant.

Yannick Haenel entre dans la fiction, prend la parole au nom de Jan Karski aujourd’hui décédé

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