Bahiyyih Nakhjavani. Les Cinq Rêves du scribe. Trad. de Christine Le Boeuf. Actes Sud, 354 p.

Il y a d'abord cette langue, cette façon d'accrocher l'univers dans le lacis des phrases; d'effleurer, dans la tempête des mots, les liens telluriques entre turgescences végétales, humeurs météorologiques et rêves humains; de donner à goûter jusqu'à l'odeur de l'aube et la crudité du soleil. Bahiyyih Nakhjavani, Iranienne grandie en Ouganda, anglophone installée aujourd'hui en France, étonnait déjà ses lecteurs, lors de son premier conte, La Sacoche, paru en 2000, par cette force textuelle centrifuge. Dans Les Cinq Rêves du scribe, l'euphorie ressentie à la lecture est comme prolongée, doublée par le sujet même de cette nouvelle échappée. Au cœur de ce récit foisonnant, se tapit en effet le papier, virginal ou noirci, administratif ou amoureux, de jute ou de soie et avec lui la puissance sismique des mots justement.

Le titre original, Paper, recèle d'ailleurs toute la volatilité de cette arme de chiffon, qui, à la moitié du XIXe siècle, au croisement des empires turc, perse et russe, alors que le Grand Jeu (la rivalité anglo-russe) bat son plein, valait plus que toutes les artilleries lourdes réunies. Support des conjectures diplomatiques et des exploits de géographes espions, le papier devient aussi dans les appartements des femmes, un accélérateur de puberté ou un baume absorbeur de rêves inconvenants.

Dans cette toile de fond historique, ô combien riche en soubresauts cocasses, l'auteur ne s'enfonce pas. Pas de dates ni de noms de personnes ou de villes. Elle se sert de la partie de jeu d'échecs que se sont livrée à l'époque les grandes puissances, du Caucase à l'Asie centrale, comme d'un castelet où des personnages aux noms génériques (le Gouverneur, le Mollah, l'Envoyé du Prince, etc.) peuvent tisser l'allégorie de leurs vies de papier. Par des mouvements d'oscillation douce, le récit danse d'un pied dans l'aventure et de l'autre dans l'ascèse initiatique. Cet alliage entre humour pur, rythme enlevé, fouilles dans les méandres des jeux de pouvoir les plus retors, descriptions savoureuses de scènes domestiques d'un côté et quête d'élévation de l'autre offre plus qu'un plaisir de lecture. Ce va-et-vient entre contingences et aspirations se révèle être le pouls du roman, le cadre qui délimite tous les songes, l'aiguille du balancier de toute existence.

Car le personnage central ici, un Scribe qui ne s'imaginait pas devoir assister à la déchéance de sa profession face à la montée en puissance des fabriques de papier occidentales, comprend, au sortir d'un songe, le chemin que doit prendre dès lors sa vie. Il lui faut traverser la page, basculer de l'autre côté des mots, dépasser le simple statut de copiste pour atteindre celui de poète. Après cette révélation initiale, quatre autres rêves suivront, autant d'étapes dans l'acceptation de soi et le gain final de la sérénité. Ode au pouvoir, même mythifié, des mots, le récit met à nu le douloureux décalage entre l'idée et sa réalisation. Avec un plaisir soutenu pour les détails, Bahiyyih Nakhjavani décrit aussi à merveille l'insupportable évanescence de l'inspiration, le dégoût de soi dès lors que l'on se trouve nez à nez avec ses propres limites. Et ce d'autant que le surgissement de la vocation du Scribe coïncide exactement avec un événement qui rend sa mise en pratique très difficile: une pénurie de papier qui sévit de Téhéran au nord de l'Araxe. La poursuite du poème ultime, juste miroir de l'être et du monde, se matérialise donc en une course frénétique pour obtenir un papier à la hauteur du texte rêvé. Les Cinq Rêves du Scribe conte, aux confins du Caucase comme ailleurs, l'absolue et éternelle nécessité du dépassement de soi avec le flot de contradictions et de beauté flouée que cette quête engendre.