Le parcours initiatique commence avant les premiers accords. Pour assister à la nouvelle Flûte enchantée, il faut rouler dix kilomètres puis emprunter un sentier avant de pénétrer dans un lieu inconnu. Comme Salzbourg s'évade dans une saline à la campagne, Aix-en-Provence adosse l'opéra de Mozart contre un château en voie de restauration. L'endroit est un Glyndebourne en friche, avec ses prés accueillants, ses arbres bienveillants et ses bassins d'eau dormante. C'est de ce lieu excentré, dit Domaine du Grand Saint-Jean, dans un nouveau théâtre de bois et de ciel, que surgit la plus agréable surprise du 51e Festival d'Aix.

Là, l'Académie européenne de musique présente une Flûte en chantier depuis l'an dernier. Inventée par Stéphane Lissner, l'Académie étend ses activités des premiers jours de juin aux dernières lueurs de juillet. Ses cours de maîtres et concerts profitent autant aux élèves qu'aux festivaliers. On ne peut évidemment parler de son spectacle comme du Couronnement de Poppée qui a inauguré la manifestation (lire Le Temps du 10 juillet): cette Flûte n'a pas les mêmes prétentions. Elle n'en est que plus enchanteresse.

Pointures un peu trop larges

Pris séparément, les chanteurs sont un peu justes. Nicolas Testé cherche les graves de Sarastro, Irina Ionesco arrache les aigus de la Reine de la Nuit. Même les artistes invités chaussent des pointures un peu trop larges: l'éloquent Christoph Genz a la voix d'un Pedrillo mais pas l'étoffe d'un Tamino, Hélène Le Corre fait une Pamina frêle, mais sans grande émotion. Cela dit, les trois Dames sont délicieuses et plus encore le Papageno de Stéphane Degout, dont la présence scénique, la générosité vocale et la diction font craquer toutes les Papagena du public.

C'est que l'ensemble vaut davantage que la somme des parties. Nullement entravés par leurs limites, les apprentis chanteurs déploient un allemand distingué, des phrasés soigneusement modelés et des caractères bien trempés, qui disent les vertus d'un bon encadrement. On avait d'abord eu la drôle d'idée de les confier à Régine Crespin, artiste certes immense, mais aussi familière du délié mozartien que de la lévitation bouddhiste. Cette année, on les a mis entre les mains plus délicates de Gundula Janowitz et sous la direction musicale de David Stern. Lequel fouette son orchestre, sachant que les jeunes gosiers ne peuvent soutenir des lenteurs à la Klemperer. Timbales et cuivres baroques verdissent donc les couleurs de l'Orchestre de l'Académie, tandis que les cordes en petit effectif se tirent honorablement de tempi échevelés. Mais cette direction véloce finit par oublier de respirer, privant la partition de sa fraternelle chaleur. Plus tendre, c'est en fait la mise en scène de Stéphane Braunschweig qui porte la soirée.

Saison après saison, sans éclat médiatique, Braunschweig apparaît comme l'un des metteurs en scène les plus doués de sa génération. Le brin de sécheresse intellectualisante qu'on pouvait reprocher à son Fidelio ou son Peer Gynt a disparu, libérant une Jenufa dont on frissonne encore, un Marchand de Venise palpitant et cette Flûte enchantée qui se garde des lectures réductrices comme des messages assommants. Tout se joue entre un lit, deux panneaux coulissant, quelques trappes et six colonnes faites d'écrans superposés. Ordonnée autour de ces rares accessoires scénographiques, elle fait triompher le théâtre dans ce qu'il a de simple et direct. Simplicité trompeuse en vérité, car la nudité du plateau dissimule une grande sophistication technique.

La victoire des Lumières

Que raconte la Flûte si ce n'est la victoire des Lumières sur l'obscurité? Braunschweig a pris l'image au pied de la lettre. Son spectacle commence au plus profond de la nuit et se termine à l'aube. Tamino dort. Il est attaqué par un serpent dans un cauchemar. Son rêve sera initiation. Après un premier acte que l'on suit d'un œil rieur et captivé, l'utilisation virtuose de la vidéo vient adroitement compléter une direction d'acteur aussi fine que musicale. La technique se met alors au service de la poésie. Un exemple: lors de l'épreuve de l'eau, Pamina et Tamino «entrent» littéralement dans les téléviseurs submergés de vaguelettes, avant de nager d'un moniteur à l'autre. Les écrans, tantôt diffractant une myriade de figures, tantôt formant un seul mur imagé, laissent entrevoir un ailleurs faussement proche. De l'autre côté du tube cathodique gît un monde onirique, une utopie où les personnages apprennent à entrer et sortir, comme pour apaiser les mauvais rêves. A la fin de leur initiation, Tamino et Pamina se retrouvent enlacés dans le lit initial, terminant la soirée comme elle avait commencé: par un miraculeux dosage d'invention et de modestie. A revivre à l'Opéra de Lausanne en septembre, où cette Flûte enchantée ouvrira la saison.

La Flûte enchantée, Aix-en-Provence, jusqu'au 27 juillet, loc. 00 33/442 17 34 34.

A l'Opéra de Lausanne, dès le 5 septembre.