roman

«Les Temps ébréchés», partition sonore

Dans ce cinquième roman, Thomas Sandoz suit Blanche, atteinte d’une maladie dégénérative. Avant de perdre définitivement l’ouïe, elle apprend le solfège

Genre: roman
Qui ? Thomas Sandoz
Titre: Les Temps ébréchés
Chez qui ? Grasset, 160 p.

Blanche, prénom transparent. C’est celui de l’héroïne de Les Temps ébréchés, le nouveau roman de Thomas Sandoz. Blanche est atteinte d’une maladie dégénérative, jamais nommée, qui lui ôte petit à petit l’ouïe. Dans le temps qui lui reste avant le grand silence, avant que la maladie ne prenne le dessus, elle décide d’apprendre coûte que coûte le solfège.

Les Temps ébréchés est le récit de cette course contre la montre, de cette lutte contre la disparition. Roman de deuil, il suit le processus de la perte puis celui de la renaissance. Blanche doit quitter les sons du monde pour faire place à une autre musique. Elle dit adieu pour accueillir. Ce double mouvement structure le livre et le baigne tout entier dans un bain sonore et visuel. Les chapitres de cet hommage à la musique portent tous des noms de notes, de «La bécarre» à «Ré».

Roman ultrasensible, comme le serait un micro, ouvert sur les sons de Genève où vit Blanche; roman réactif comme le serait une caméra infrarouge, captant les températures, les taches de couleur, Les Temps ébréchés est écrit comme une partition.

Blanche travaille dans une imprimerie. Trentenaire, elle vit seule. La maladie est sa grande compagne. Thomas Sandoz, qui signe ici son cinquième roman (Prix Schiller pour Même en terre ), traduit ces sensations physiques étranges, ces malaises qui font du quotidien de Blanche un univers aux repères floutés. L’appétit et le sommeil n’ont plus d’agenda fixe. Des «apparitions» sonores s’invitent le soir chez elle comme ces «étranges libellules qui bourdonnent près d’elle, elle les chasse d’une main lasse. Elles reviendront batailler, elle le sait. Pour les repousser, elle monte le son du récepteur sans se soucier des voisins.» Le titre du livre désigne ces journées, ces nuits où Blanche doit se déplacer dans un inconfort de paille de fer.

Pour apprendre le solfège le plus vite possible, Blanche se rend chez un professeur de piano argentin. Un vieil homme aux mains graciles. Leur relation sera timide et intense.

Avant de pouvoir faire sans les sons du dehors, Blanche est prise de boulimie sonore. Le rayon bricolage d’un supermarché a ses faveurs, elle y fait fonctionner tous les types de sonnettes. Dans un magasin d’instruments de musique, les vendeurs observent de travers son intérêt décalé; elle va au concert, se soûle d’infra-basses au milieu de la nuit.

Blanche marche dans Genève mue par son projet de renoncement et de reconquête tout à la fois. Elle absorbe, attentive, rétive à toute la palette des bruits qui l’entoure. Thomas Sandoz est parvenu à rendre ces sons qui crissent dans la phrase: trench-coat, klaxon, candélabre, néon, roulotte-sandwicherie, autant de phares qui clignotent dans le «marécage du silence».

La disparition de la bande-son du quotidien («les clochettes des ascenseurs, le claquement des portières, le pétillement des eaux gazeuses») laisse entrer un autre chant, sourd, celui du face-à-face avec soi-même. La grande et lente conquête de Blanche se situe là. Confusément puis avec de plus en plus de détachement, elle refusera les prothèses pour décider elle-même de son chant ultime.

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Thomas Sandoz

«Les Temps ébréchés»

«Elle frissonne, remonte le col de son trench-coat, fait quelques pas sur le trottoir. L’hallali des klaxons du soir lui parvient légèrement étouffé»
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