Le hasard des sorties fait souvent se répondre les films apparemment les plus dissemblables. Ainsi, dans le sillage de 28 Jours après de Danny Boyle, voici un autre film qui tente d'imaginer comment l'humanité survivra après la catastrophe. Derrière Les Egarés d'André Téchiné, un autre film qui jette une mère et ses deux enfants sur les routes et leur fait rencontrer une sorte d'«enfant sauvage». En fait, Le Temps du loup profite de ces échos: ils permettent de mieux apprécier la singularité de son auteur, Michael Haneke, cinéaste autrichien plutôt lugubre qui renverrait les deux précités au rang de joyeux drilles. Après avoir signé une série de films fortement ancrés dans le mal-être propre à son pays, le voici qui propose une vision plus globale, mettant en scène un groupe humain dans un paysage non spécifique après une catastrophe dont la nature (écologique, guerre civile ou bombe atomique) ne sera jamais élucidée.

Conçu dix ans plus tôt, le projet a finalement vu le jour au bon moment, après les conflits européens d'ex-Yougoslavie et le 11 septembre 2001. Allé au bout de son penchant pour un cinéma théorique et de sa fascination pour l'inhumain avec Funny Games, c'est un cinéaste enfin disposé à voir une lueur d'espoir au-delà de son pessimisme fondamental qui signe ce film, apparemment nourri de tous les précédents.

Tout commence par une famille bourgeoise qui arrive en voiture dans sa résidence secondaire et la trouve occupée par une famille moins nantie, pas du tout disposée à déguerpir. Le mari tué, la femme s'enfuit à pied dans la campagne avec sa fille et son fils, cherchant d'abord de l'aide puis simplement à survivre. Après avoir fait la connaissance d'un jeune homme depuis longtemps livré à lui-même, ils intègrent un groupe qui attend le passage d'un train hypothétique dans une sorte de hangar. Alors que les vivres se font rares et que se joignent à eux de nouveaux arrivants, ces rescapés parviendront-ils à dépasser leurs conflits ou sombreront-ils dans la barbarie et la loi du plus fort?

Traitée de la manière la plus réaliste possible, la situation est aussitôt prenante. Lorsque, dans la première partie, le petit garçon disparaît et sa mère (magnifique Isabelle Huppert, ici ramenée à l'état de page blanche) s'éloigne à sa recherche dans la nuit noire, un moment semble résumer tout le projet: une simple lueur apparue au fond d'un écran totalement noir suffit à signifier, mieux, à nous faire ressentir l'espoir. Plus tard, d'autres lumières surgies à l'arrière-plan susciteront de la même manière l'inquiétude ou la peur. C'est sans doute ça, un vrai cinéaste… Installant d'emblée un faux rythme qui exclut toute idée de suspense traditionnel, Haneke évolue ainsi à mi-chemin entre un naturalisme fortement incarné (le choix d'un certain nombre d'acteurs français connus, de Béatrice Dalle à Serge Riaboukine, va dans ce sens) et une portée métaphorique heureusement jamais trop appuyée.

Quelle est donc l'épaisseur de notre vernis de civilisation? L'homme est-il vraiment un loup pour l'homme? Le moindre micro-événement participe ici de cette réflexion globale. L'individualisme et la solidarité, l'amour et le sexe, le désir de justice et le réflexe du bouc émissaire, le traitement des animaux et même le retour du religieux (à travers l'idée de sacrifice d'un enfant) font tour à tour partie de l'équation. Alors qu'un film fantastique comme 28 Jours après recycle surtout des clichés entre deux attaques de zombies, ne parvenant à répondre à son nihilisme que par un romantisme tout aussi adolescent, Le Temps du loup, lui, prend vraiment en compte toute la complexité de la situation imaginée. Et cela sans un soupçon de nostalgie, ne serait-ce que d'une utopie sexuelle comme chez le Téchiné des Egarés. Du coup apparaît une parenté probablement plus opérante: celle qui relie Haneke à Ingmar Bergman (La Honte plutôt que L'Heure du loup, malgré le titre), autre cinéaste qui s'est aventuré dans les tréfonds de l'âme humaine pour en revenir avec des films capables de vous hanter durablement.

«Le Temps du loup», de Michael Haneke (France-Autriche-Allemagne 2003), avec Isabelle Huppert, Anaïs Demoustier, Lucas Biscombe, Hakim Taleb, Olivier Gourmet, Patrice Chéreau.