Musique

Le temps qui passe n’a pas prise sur Neil Young

De déflagrations électriques en arpèges acoustiques, le chanteur canadien continue d’écrire l’histoire de la musique. Quelques heures avant son concert à Montreux, nous republions le portrait que nous en avons fait, en 2013

«Le rock’n’roll, c’est comme le vent, la pluie, le feu: c’est élémentaire», dit le shaman avant d’entrer en transe. Guitare au poing, cinglant le Crazy Horse, il chevauche les tempêtes électriques et nous soulève comme un ouragan. Le rocker galvanise nos âmes.

Assis sur un tabouret de bar ou une botte de paille, le barde effleure les cordes d’une guitare qui appartenait à Hank Williams. Il en tire des arpèges cristallins; sa voix douce, tel le vent sur la prairie, prêche la fraternité. Le folksinger nous brise le cœur.

Qu’il se déchaîne dans la nuit électrique ou prenne les chemins anciens de l’églogue, Neil Young est prodigieux. Une même intensité, une même authenticité dans son chant et sa musique. Il a traversé un demi-siècle sans dévier de son cap, en s’égarant parfois, mais sans jamais se compromettre. Ce vieux compagnon de route nous transporte encore. Sa voix de roseau, sa voix de silex taillé nous parle de temps anciens, quand l’Amérique était jeune, et verte la prairie. Neil Young est un génie, un monument, un phénomène, un sphinx, une énigme.

Neil Young n’est pas un virtuose. Mais il a un son de guitare unique, une imagination illimitée, un feeling exceptionnel qui lui permet d’amorcer un solo en répétant une trentaine de fois la même note sans que la tension se relâche ou de partir, soutenu par Crazy Horse, dans d’affolantes improvisations, qu’on a pu qualifier d’«expressionnisme abstrait».

Neil Young a une voix à nulle autre pareille, haut perchée, fragile, plaintive, une voix d’enfant mutant, de chérubin neurasthé­nique. «Un geignement de grand-mère», persiflent les détracteurs. Il en rit de cette «voix de crécelle». Il partage ce handicap avec Bob Dylan, enrhumé notoire. «Bob me dit souvent: «Je ne suis pas Caruso, mais quand même.» Il y a plein de chanteurs meilleurs que nous. Mais peu sont aussi marquants. Ma voix n’est peut-être pas terrible mais, au moins, c’est la mienne.»

Neil Young ne maîtrise pas la symbolique biblique comme Leonard Cohen, ni les arcanes de l’illumination rimbaldienne comme Dylan. Mais il a le sens de la formule. Nous sommes tous tombés amoureux de sa «Cowgirl in the Sand» et de sa «Cinnamon Girl». Quant au fameux «It’s better to burn out than to fade away», il figure au fronton du rock’n’roll. Peut-être est-ce à son père, Scott Young, journaliste et écrivain réputé, qu’il doit l’efficacité de son songwriting?

Jeunesse rebelle

L’histoire commence à la fin de la guerre, en Ontario. Neil Young mène une enfance normale jusqu’au jour où il entend Elvis à la radio. Il lui faut une guitare. Il est perdu pour la scolarité. Roy Orbison et les Shadows sont ses héros.

Dès 1963, au sein des Squires, il écume les clubs canadiens. Au ­hasard d’une hootenanny à Fort William, il rencontre un jeune Texan, Stephen Stills. Les deux garçons fraternisent et promettent de se retrouver à New York, capitale du revivalisme folk. Mais ­lorsque Neil y débarque, Stephen a déjà rallié une Californie qui se laisse pousser les cheveux. Alors, à bord du corbillard qui lui sert de véhicule, le Canadien prend la route. La légende veut que les deux amis perdus se retrouvent par hasard sur l’autoroute.

Stills et Young fondent le Buffalo Springfield, un groupe de folk-rock au sein duquel ils se livrent à d’épiques joutes guitaris­tiques. Trois disques plus tard, le combo se sépare, pour devenir «une des plus belles promesses non tenues du rock américain».

Tandis que Stills fonde un supergroupe vocal, avec David Crosby, des Byrds, et Graham Nash, des Hollies, Neil Young fait cavalier seul. Il enregistre Neil Young, sur lequel figure «The Loner» («Le Solitaire»), cette chanson au parfum autobiographique qui lui vaut son surnom. Suit Everybody Knows This Is Nowhere. Pour ce second album, il s’adjoint les services des Rockets, un trio explosif formé de Danny Whitten, guitare, Billy Talbot, basse et Ralph Molina, batterie, qu’il rebaptise Crazy Horse, du nom du fameux chef sioux.

Stills lui demande de rejoindre Crosby, Stills & Nash (CSN) comme guitariste du volet électrique de leurs concerts mais, orgueilleux, c’est en quatrième partenaire que Neil Young intègre le divin quatuor – qui ne résiste pas longtemps au choc des ego. CSN se dispersent et le Loner sort Harvest, phénoménal succès. Il répète volontiers que ce disque d’humeur country l’a mis au milieu de la route, mais qu’il a rapidement opté pour le fossé: «Le voyage est plus difficile, mais on y rencontre des gens plus intéressants.» Le rebelle n’en fait qu’à sa tête. Le grand public a adoré le lustre country des Stray Gators? Il file exalter les rugosités de Crazy Horse.

Mais Danny Whitten, accro à l’héroïne, n’arrive plus à assurer. Neil Young le renvoie, avec un billet de 50 dollars. Quelques heures plus tard, Danny meurt d’overdose. Neil Young accuse durement le coup. Dans son Autobiographie, il panse encore cette blessure: «Il me manque encore. Il serait devenu un grand, et on serait entrés ensemble dans l’histoire.»

Sombrant dans la dépression, Neil Young produit la «Ditch Trilogy» («Trilogie du fossé»), trois albums d’une noirceur irréprochable qui vont nourrir le no future des punks balbutiant.

Après ce coup d’éclat, Neil Young échoue à l’épreuve des années 80. Il produit des disques ­déconcertants, comme Trans, qui lorgne du côté de Kraftwerk, ou Everybody’s Rockin’, qui tâte du rock­abilly. Ses inclinations au suicide commercial lui valent d’être traduit en justice par sa maison de disques pour… «non-représentativité de la musique de Neil Young».

Ses errements traduisent une perte de concentration: Neil Young est plus préoccupé par son fils Ben, né tétraplégique, que par la musique. De toute façon, il défend farouchement la liberté artistique et le droit à l’erreur. «Ma musique a des saisons qui se succèdent naturellement. Je n’ai pas peur de rabâcher pour autant: je n’ai jamais vu deux printemps ni deux étés identiques.»

Neil Young retrouve l’œil du tigre à la chute du Mur. Il a clos les seventies en proclamant la pérennité du rock’n’roll, il ferme les ­eighties en appelant à s’éclater dans le monde libre. Depuis, sans toujours atteindre les altitudes grandioses des premières années, il sort des albums qui ne déméritent pas. «J’ai écrit des tas de chansons. Certaines sont nulles, d’autres géniales, d’autre encore seulement passables», résume-t-il.

La moitié des Stray Gators sont morts. Les partenaires de Crosby, Stills, Nash & Young ont connu ­ toutes les déchéances, défonce, violences, prison, paranoïa, obésité, panne d’inspiration… Neil Young est resté droit dans les tempêtes, pliant parfois, mais jamais rompu. Sa longévité créatrice est d’autant plus admirable qu’il a traversé nombre d’épreuves, la poliomyélite quand il avait 5 ans, l’épilepsie, une rupture d’anévrisme, la souffrance d’avoir deux enfants handicapés, sans oublier les abus inhérents au rock’n’roll.

Cinquante ans après ses débuts professionnels, Neil Young est toujours là, erratique, ombrageux, ­imprévisible. Touche-à-tout déroutant, rockstar en chemise de flanelle, hippie millionnaire, parrain du grunge, ordonnateur des tempêtes électriques, cyclothymique et contradictoire, Neil Young assume sa splendeur déguenillée avec autant d’aisance dans les stades où il électrifie sa colère contre les menées guerrières de l’Amérique que dans le Ryman Auditorium de Nash­ville, temple de la musique country. «Je suis le bon, la brute et le truand à moi tout seul», se marre-t-il dans Une Autobiographie.

Forever young

Neil Young entretient un rapport complexe au temps qui passe. A 20 ans, il ressent avec acuité l’aspect éphémère de la vie – Time Fades Away… A 30 ans, il est solidaire des punks, à 50 ans, il parraine les jeunes rebelles du grunge. Aujour­d’hui, gentleman-farmer de 68 ans, plein de sève et de curiosité, il af­fiche une forme de jeunesse éternelle.

Affirmant que «rien ne vaut le présent», il vit toutefois dans la nostalgie du passé et prépare l’avenir. Collectionneur compulsif, il remplit ses granges d’instruments vintage et de grosses cylindrées. Passionné de technologie, il fait de la réclame pour deux projets qui lui tiennent à cœur, le Pono, un format de données audio de qualité supérieure, et le tunage d’une Lincoln Continental pour un véhicule écologique.

Voyageant dans le passé, il perpétue les mythologies américaines, Woodstock, Elvis, les grosses cylindrées, la Frontière… Surnommé «l’Indien du groupe» à ses débuts, sans qu’aucune ascendance amérindienne n’ait jamais été établie, il est un rêveur épris de grands espaces et de mystique indienne. Il enregistre de préférence à la pleine lune, et a l’horizon pour religion.

En 2010, Neil Young a arrêté la bibine et la fumette. Il en a profité pour rédiger Une Autobiographie. L’écrivain débutant se raconte sans souci chronologique, ni crainte de se répéter. Bourré d’optimisme, il chante la félicité conjugale auprès de Pegi, salue les gens extraordinaires qu’il a rencontrés.

Il faut s’armer de patience pour trouver des pépites dans ce flux désordonné d’anecdotes charmantes et de chroniques familiales, quitte à accélérer lorsque le Loner décrit en détail son train électrique ou donne le pedigree de toutes les voitures qu’il a conduites.

Sevré de marijuana et de bière, Neil Young «erre dans les couloirs de l’abstinence, prisonnier d’une machine à chansons qui ne marche plus». La panne n’a pas duré. En 2012, il a enregistré deux albums, Americana et Psychedelic Pill, avec Crazy Horse, le groupe qui le rend «spirituellement indestructible».

Cette année, il a repris la route avec Ralph Molina, Billy Talbot et Frank «Poncho» Sampedro à la guitare, fidèles compagnons de route blanchis sous le harnais du Cheval: «Un groupe énorme. Mon accès au monde cosmique où la musique vit et palpite, cet endroit singulier de mon âme où les chansons vaquent et paissent des bisons.»

D’ailleurs, quand sonnera l’heure de quitter cette terre, le vieux Young rêve «de partir dans une de nos longues improvisations et de flotter au-dessus du troupeau tel un condor».


«Une Autobiographie» (Waging Heavy Peace), Neil Young, traduit de l’anglais par Bernard Cohen et Abel Gerschenfeld, Robert Laffont, 546 p.

«Je pensais qu’en achetant une voiture ou une guitare, on achetait les souvenirs, les sensations et l’histoire d’un autre»

 

Article initialement paru le 19 juillet 2013

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