Benoît Damon

La Farine

Zoé Poche, 158 p.

Il y a dix ans paraissait aux Editions du Seuil un récit sobrement intitulé La Farine. Sous le pseudonyme de Benoît Damon se cachait un jeune auteur genevois qui, depuis, a publié deux autres livres, Un Air de pipeau (Seuil, 1994) et Le Cœur pincé (Champ Vallon, 1997).

Ils n'égalaient pas la force de cette confession d'un adolescent du siècle, aujourd'hui épuisée, que Zoé a eu la bonne idée de reprendre en collection de poche, en même temps qu'un autre introuvable, Le Dixième Ciel, important roman historique d'Etienne Barilier, et qu'un recueil de courts textes de Ludwig Hohl, Le Petit Cheval.

La Farine: dans son apparente simplicité, le titre joue sur un double sens. Celui, propre, de la matière première qui se pétrit et se malaxe, puisqu'il s'agit d'un apprentissage de boulanger-pâtissier, mais aussi celui, vertigineux voire mortel, qui désigne la drogue, l'héroïne dont le narrateur est l'otage. Deux souvenirs d'enfance ouvrent ce réquisitoire: un bouquet de fleurs froissées, cueillies par un enfant plein d'amour, refusées par une mère excédée, malheureuse; une odeur de dissolvant, un jour de nettoyage à l'école, révélation étourdissante des paradis artificiels. «Mère, j'ai le crâne ouvert», crie le fils. Ce qui bouillonne à l'intérieur: une tempête de désespoir adolescent, une révolte radicale, mais aussi le désir de survie qui finira par l'emporter. La Farine est le journal d'une dérive mais c'est aussi une résurrection. Par petites phrases elliptiques, l'auteur dit la peur qui empoisonna son enfance. Il trouve pour décrire ses mains abîmées par le travail, son corps troué par les seringues, envahi par la drogue, infesté par la purulence entretenue, des mots effrayants. La haine de la famille, le refus d'accepter cette filiation détestée, ce sont des thèmes récurrents du mal de vivre romantique mais Benoît Damon les assène avec une telle violence, si économe, qu'ils en résonnent avec un son neuf. Puis c'est la danse macabre des copains morts par suicide ou par overdose, qui en est une variante. La seule lueur dans ce trou noir émane des livres, la révélation de Au-dessous du Volcan. Mais elle n'est pas assez forte pour éclairer l'obscurité grouillante de fantasmes morbides entretenus par les mauvais trips. Le monde du travail est aussi décrit sans pitié. «Notre salut est la mort, mais pas celle-ci»: Kafka est cité en exergue d'un épilogue qui annonce l'allégresse d'une mue, l'espoir d'une survie. En dix ans, l'écriture au couteau de ce bref récit n'a rien perdu de son énergie salutaire.

Jacques Meunier

Les Gamins de Bogota

Petite Bibliothèque Payot Voyageurs, 208 p.

(Première édition: J.-C. Lattès, 1977)

Selon Jacques Meunier, il faut chercher les origines du phénomène «gamins», malandros et bandes organisées qui sévissent en Amérique latine, dans les caravelles qui transportaient ecclésiastiques, soldats, condamnés à mort et autre racaille de la péninsule. La thèse est séduisante, d'autant plus que dans son livre elle n'est pas explicite, mais suggérée. L'époque coloniale y est toujours omniprésente, se coule dans la geste quotidienne des citadins, dans la langue, la cuisine, l'architecture et s'adapte au passage du temps. Partout à Bogota, que ce soit dans les rues les plus coloniales de la Candelaria ou dans les espaces bocagers de la Sabana voués à l'élevage et à l'agriculture, elle colle au paysage. Les Bogotans parlent des «gamins» comme d'une fatalité historique et les tiennent pour des victimes irresponsables, sans trop oser les condamner, car ils incarnent un nouveau modèle de socialisation. Jacques Meunier les a côtoyés. Ils ont entre 5 et 15 ans. Ils sont sales et mal peignés. Ils dorment sur les trottoirs, sous les porches, dans les terrains vagues. Ils volent et mendient. L'auteur est toujours subjugué par la dignité de ces personnages, tel ce colero dont le métier consiste à faire la queue (cola) pour les autres: il attend interminablement devant les banques ou les guichets des administrations. A l'époque où ce livre a été écrit, les gamins de Bogota étaient entre trois mille et cinq mille. Depuis, leur nombre aurait doublé, ils vivent dans les égouts et se font massacrer par les paramilitaires. Mais l'ouvrage est toujours d'actualité et Jacques Meunier considère avec un sourire désabusé notre vieille morale européenne. Tout le talent de cet écrivain-voyageur est dans son regard lucide et tendre, né de l'impuissance du moraliste.

Ramon Chao

Bronislaw Malinowski

La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives

Trad. de S. Jankélévitch

Petite Bibliothèque Payot, 298 p.

En partant visiter les populations des îles Trobriand, cet archipel corallien du Pacifique, Bronislaw Malinowski (1884-1942) cherchait à étudier comment un groupe humain, passant de l'état de nature à l'état de culture, transformait, en même temps, ses «dispositions instinctives». Nourri des travaux de Freud, de Rivers, de Jung et de Jones, l'anthropologue britannique d'origine polonaise s'attachera à déceler dans les pratiques sexuelles des Mélanésiens tout ce qui différencie l'instinct de l'habitude et les réactions biologiquement définies des adaptations culturelles. Il en conclura que les répressions de l'instinct sexuel, et aussi certains complexes, notamment le complexe d'Œdipe, sont des «sortes de sous-produits mentaux, en rapport avec la culture». Sa critique radicale des thèses freudiennes contenues dans Totem et tabou s'accompagne d'une invitation lancée à la psychanalyse de ne jamais oublier les données sociologiques ou culturelles. Le conseil, qui date de 1927, peut, sans doute, être encore entendu.

André Meury

Azouz Begag

Le Gone du Chaâba

Seuil, Points Virgule, 240 p.

Des propos d'enfants entre eux, des échanges avec leur maître d'école, qui symbolise le savoir. Dans le bidonville du Chaâba, qui a vu grandir Azouz Begag, on assiste à la rencontre entre des expressions algériennes intraduisibles et la découverte de la langue française. Le Chaâba, bidonville de baraques en planches près de Lyon, était le refuge d'immigrants ayant fui la misère algérienne. Derrière ces tôles ondulées, des enfants se créent un univers et se projettent. Leur rencontre avec le savoir et l'écriture fait naître de nouvelles perspectives. L'espoir, non pas de tout quitter brutalement, mais d'avoir un pouvoir sur leur existence. Depuis plusieurs années, Begag, «chantre de la discrimination positive», lutte pour une évolution des mentalités et un recul des préjugés.

Nathalie Belhacem

Denis Diderot

Lettre sur les aveugles et Lettre sur les sourds-muets

Garnier Flammarion, 272 p.

On débattait, alors (après Descartes et Locke), des relations entre la sensation et l'idée, entre la perception et la raison. Les tensions politico-religieuses du temps n'épargnaient ni les savants ni les philosophes. Alors que s'opposaient farouchement le très chrétien Réaumur et le très athée Buffon, Diderot fait paraître une Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749) qui lui vaut, immédiatement, trois mois d'incarcération au château de Vincennes. A la demande de Réaumur, pour trop de matérialisme affiché? Deux ans plus tard, Diderot fait paraître Lettre sur les sourds et muets à l'usage de ceux qui entendent et qui parlent. Il n'est pas condamné, mais c'est la publication de l'Encyclopédie, commencée quelques mois plus tôt, qui est suspendue. Parce que la relation entre la pensée et le langage défendue dans la Lettre déplaisait aux jésuites régnant alors sur les établissements scolaires parisiens? En réunissant en un même volume les deux Lettres, le plus souvent publiées séparément, en les accompagnant d'un dossier sur les querelles intellectuelles et les hommes d'influence du moment, Marion Hobson et Simon Harvey restituent impeccablement Diderot dans un débat dont la pertinence se manifeste aujourd'hui encore.

A. My

Cette rubrique est réalisée en collaboration avec Le Monde des livres de poche