Michel Pastoureau

Bleu

Points Seuil, 224 p.

Si la France est la nation des «Bleus», partageant aujourd'hui une passion occidentale, un tel triomphe n'était guère prévisible, au vu du difficile rapport des Anciens à une couleur perçue comme secondaire, désagréable même, au point que le code chromatique de la liturgie chrétienne ignore la nuance. Ce mépris devient une chance lorsque les tenants de la lumière contre la vanité d'éclats trompeurs cherchent au XIIe siècle à assurer la promotion du ciel et de la Passion, le voile de deuil de la Vierge imposant le bleu. Malgré son sous-titre, l'essai de Pastoureau dit plus que l'«histoire d'une couleur». Mais on pouvait craindre qu'en perdant la centaine d'illustrations, somptueuses, de l'édition originale, la démonstration s'affadisse. Il n'en est rien. La lecture n'en est que plus concise et les notes et références paradoxalement valorisées, loin des dissipations d'un regard saturé de beauté. D'autant que le fragment de Klein en couverture a une force hypnotique.

Philippe-Jean Catinchi

Friedrich Nietzsche

Ainsi parla Zarathoustra

Trad. et préface de Maël Renouard

Rivages Poche, 528 p.

Le Zarathoustra de Nietzsche est un livre agaçant. Il semble en effet toujours échapper aux tentatives pour le ranger dans une catégorie préexistante. Ni tout à fait poème ni vraiment traité dogmatique, cet anti-évangile conjugue intensité des formules et fulgurance des intuitions. Nietzsche a rédigé les quatre parties au cours de moments d'exaltation, d'une dizaine de jours chacun, entre 1883 et 1885. Chacune des parties – Zehn-Tagen-

Werken, des œuvres de dix jours, dit-il – est aussitôt publiée. Depuis plus d'un siècle, ces propos immoralistes n'ont cessé de déconcerter, d'impressionner, de stimuler les uns et de paralyser les autres. Et de faire le désespoir des traducteurs. Car la langue inspirée de Zarathoustra est particulièrement difficile à rendre.

Maël Renouard, dans la nouvelle traduction qu'il propose, a pris le parti de la simplicité. Finis les archaïsmes et la préciosité. N'oubliant pas que le prophète du surhomme dit lui-même que «les mots qui sortent de ma bouche, ce sont les mots du peuple», le traducteur a choisi des tournures directes, un vocabulaire sans afféterie. Le résultat est plus lisible que bien d'autres traductions, sans être pour autant infidèle à l'original allemand. Les changements sont multiples, à commencer par le titre, qui devient Ainsi parla Zarathoustra, au lieu de cet Ainsi parlait… auquel nous avions fini par nous habituer. Ce changement, qui peut paraître mineur, est significatif. L'imparfait évoque en effet la répétition, la durée, et donc l'existence d'une doctrine stable et close. Le choix du passé simple insiste sur le fait que les paroles proférées sont des actes, des événements singuliers. On n'oubliera pas que la formule «Also sprach…» ne concerne pas simplement le titre: elle clôt chaque séquence du texte.

Il appartiendra aux experts de comparer ligne à ligne cette nouvelle traduction et les diverses autres, pour la plupart disponibles en édition de poche. Un seul exemple, au hasard. La phrase du prologue (Siehe! Ich bin meiner Weisheit überdrüssig) est traduite ainsi par Maël Renouard: «Regarde! J'ai le dégoût de ma sagesse», tandis que Maurice de Gandillac a traduit: «De ma sagesse voici que j'ai satiété» (Gallimard), Geneviève Bianquis: «Vois: je suis saturé de ma sagesse» (GF), Henri Albert (Bouquins), de même que Maurice Betz (Le Livre de poche): «Voici! Je suis dégoûté de ma sagesse». En attendant les comparaisons savantes, il reste que cette nouvelle traduction sera utile et agréable, en première lecture, pour tous ceux que le texte allemand rebute.

Roger-Pol Droit